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Questionnaire de Proust à l’européenne… Sylvie Goulard répond
— Quand avez-vous explosé de rire pour la dernière fois en pensant à l’Europe ?
En me rappelant cet ami italien qui avait emprunté en catimini le badge d’un collègue finlandais pour se glisser dans une salle de réunion. A peine entré, un commissaire l’a prié de lui traduire une intervention en finnois…
— Et quand avez-vous pleuré pour la dernière fois ?
Les seules frontières qu’il faut maintenir sont celles des jardins secrets.
— D’où vous vient votre fibre européenne ?
Peut-être d’un toboggan merveilleux du Parco Sempione, à Milan que j’ai découvert quand j’étais une toute petite fille. Comprendre que, chez les autres, cela peut-être mieux, c’est déjà faire un pas vers l’Europe. En s’amusant.
— A quelle figure historique vous identifiez-vous le plus en Europe ?
Je n’ai pas la prétention de m’identifier à une figure historique… Mais j’ai au moins deux modèles : Voltaire, sa plume légère, son impertinence efficace, son immense capacité de travail… Un homme qui a eu le courage de s’attaquer au fanatisme de son temps ; il a même essayé le franco-prussien (un peu tôt)… Voltaire est le représentant parfait de ce XVIIIème siècle dont j’aurais aimé avoir la joyeuse facilité… Et Jean Monnet, même si cela peut sembler banal parce que cet homme ne l’était pas ! Il ignorait les hiérarchies, les allégeances partisanes, se moquait des frontières, des nationalités, des catégories ; il a inventé une nouvelle méthode de relations entre Etats et êtres humains. Sous ses airs bonhommes, c’était un génie.
— Qui sont vos héros européens d’aujourd’hui ?
Les professeurs de langue qui prennent le risque d’emmener trente adolescents de quinze ans à Berlin pendant deux semaines ; de leur trouver trente familles d’accueil et un enfant de leur âge pour partager leurs hobbies et manies (une est végétarienne, quatorze aiment le foot, trois les échecs, quatre le ping-pong, huit n’aiment rien, Berlin bof…) ; d’en perdre un dans le métro ; de le retrouver parfaitement zen, se gavant de « Gummibärchen » (ours en guimauve) alors que le ministère fédéral et le Quai d’Orsay sont déjà alertés ; de sécher leurs larmes à Paris parce qu’ils hésitent à partir, de sécher leurs larmes à Berlin parce qu’ils ne veulent plus revenir… Merci de leur faire de si beaux souvenirs !
Mes héros sont aussi Bistagne Marius et Bistagne Jean-Baptiste, nés dans ma commune, morts le 3 décembre 1914, le même jour ; mon intérêt pour l’Allemagne a quelque chose à voir avec ces deux noms et cette date unique. Etaient-ils homonymes ? Cousins ? Etaient-ils frères, pleurés par la même mère ?
— Votre héros européen de fiction ?
Fabrice del Dongo le Milanais qui se prend pour Napoléon mais sait aimer comme un Italien.
— Quel est votre voyage préféré en Europe ?
Syracuse, pour la pureté du ciel et les dauphins qui jouent dans le soleil, au milieu de la baie ;Weimar sous la neige, à la veille de Noël, pour l’atmosphère magique de l’Avent et les oratorios de Bach dans le parfum du vin chaud… Et puis Prague à l’automne, le cimetière juif, un matin, dans la brume…
— Quelle est la qualité que vous préférez chez un Européen ?
Qu’il soit aussi positif qu’un Américain… Plus sérieusement : la conscience de sa chance d’être né ici, maintenant, et de vivre dans une société où hommes et femmes se côtoient librement.
— Chez une Européenne ?
La conscience encore plus forte de sa chance d’être née ici, maintenant, quand tant de femmes sont humiliées, bafouées, mariées de force, violées, tuées, séparées des hommes.
— Qui sont vos écrivains européens préférés ?
En vrac, Stendhal, Stefan Zweig, Italo Calvino, Antonio Munoz Molina, La Fontaine…
— Vos compositeurs ?
Selon les heures du jour, Bach, pour ses cantates, Purcell pour la rigueur, ou Rossini pour se redonner le moral… Aucun coup de cafard ne peut résister à l’Italienne à Alger. Et, dans la 9ème de Beethoven, non pas l’hymne européen mais l’andante…
— Vos peintres ?
Antonello da Messina pour le petit ange en pleurs derrière le Christ descendu de Croix (au Prado à Madrid) et Paul Helleu, pour les dessins de sa fille Paulette… Et tous ceux qui font qu’au détour d’un musée, un jour, on est resté bouche bée devant les merveilles de l’art européen.
— Quel est votre livre culte ?
« Die Weise von Liebe und Tod des Cornets Christoph Rilke », de Rainer Maria Rilke, à cause de la scène d’amour.
— Quelle est votre boisson préférée ?
Le café qu’on boit en Italie dans un dé à coudre, dans une baignoire au Nord de l’Europe, mais qui n’est exquis qu’à Vienne. Le meilleur test d’attachement à la diversité culturelle…
— Que considérez-vous comme votre plus grande réussite, à ce jour, en matière européenne ?
Avoir donné à l’Europe trois futures citoyennes magnifiques.
— Votre plus grand regret ?
Avoir échoué à convaincre les autorités françaises de répondre au discours de Joschka Fischer en mai 2000. Le traité de Nice aurait été différent ; nous n’aurions pas eu le fiasco de la constitution. Les « élites » françaises sont restées enfermées dans leur schéma du rejet du « fédéralisme » et de l’Europe « à l’allemande ». L’Histoire ne repasse pas toujours les plats.
— Quel talent voudriez-vous avoir ?
Bienheureux les doux…
— Que détestez-vous par-dessus tout ?
La lâcheté ; Dante refuse aux « ignavi » d’entrer en enfer. Comprenne qui me lira.
— Quand vous ne militez pas en faveur de l’Europe, quelle est votre occupation préférée ?
Nager. Cela laisse le temps de penser (à l’Europe par exemple).
— Quelle est votre plus grande peur ?
Que la parenthèse se referme ; cinquante ans de paix dans une histoire de brutes, ce n’est pas long.
— Si vous rencontriez Dieu, qu’aimeriez-vous qu’il vous dise ?
Son silence serait peut-être bon signe, signe qu’il regardait ailleurs quand je n’ai pas été sage …
(Propos recueillis par Baudouin Bollaert)
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