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Chronique d’un débat public
22 novembre 2009 - Semaines sociales de France

 

L’Europe : une utopie en marche ; une utopie en péril ?

Merci de m’avoir invitée.
Je suis très heureuse de pouvoir m’entretenir avec un public aussi averti et ouvert que celui des Semaines Sociales, en présence de nombreux Européens. L’Europe a besoin d’une société civile active qui soit sa conscience et son aiguillon.



Vous posez la question : l’Europe est-elle encore une utopie ?

Pour moi, l’Europe est ce qu’on pourrait appeler une utopie en marche, c’est sa grandeur et la source de ses difficultés. En devenant réalité, en s’enracinant, une partie de l’idéal s’est perdue. Les carences sont criantes. L’Union européenne doit retrouver sa raison d’être qui est la solidarité des peuples. La crise peut y aider, qui a relativisé certaines idéologies et bousculé quelques certitudes. Ce sera mon premier point.

Mais ce projet d’avenir, si moderne, est aussi une utopie en péril : ce sera mon second point. Alors même que l’UE constitue un atout extraordinaire pour contribuer à réguler la « jungle » globale, elle souffre d’un manque d’unité face au monde extérieur qui pourrait lui être fatal. Projet exigeant, exceptionnel, elle appelle aussi des efforts accrus de ceux qui en font partie.

 

Une utopie en marche
Etymologiquement, l’utopie est une cité idéale, c’est par définition un « lieu qui n’existe pas ».

En Europe, une expérience a été tentée : rendre concrète l’utopie de Kant, Victor Hugo, Coudenhove-Calergi et d’autres ; l’idéal inaccessible a été atteint, enraciné et, du coup, banalisé ; plus personne ne s’émerveille que la paix et la stabilité aient été étendues à 27 pays et près de 500 millions de personnes, que le « lieu qui n’existe pas » ait la taille d’un continent ! La paix perpétuelle a été réalisée par la réglementation des échanges, par la courbure des concombres disent ses détracteurs. Ils ont tort. Nous devrions nous en réjouir.



Bien qu’il soit gaussé en permanence, cet idéal conserve une force extraordinaire qui est à double tranchant : l’UE continue d’être toujours jugée à l’aune de l’absolu, en suscitant des attentes fortes et des frustrations qui ne sont pas moindres. On l’a encore vu cette semaine avec la désignation des hauts responsables européens : les Français ont contribué à empêcher l’avènement politique de l’UE en rejetant le traité constitutionnel, ils sont pourtant déçus du choix de dirigeants effacés. Ils disent ne pas vouloir des « Etats-Unis d’Europe » mais ils sont orphelins de George Washington !


Baudelaire disait de l’Albatros « ses ailes de géant l’empêchent de marcher ». L’UE est un peu victime du même syndrome : c’est un projet trop grand pour bien des hommes qui le portent. Son originalité, sa force, sont mieux perçues de loin, par ceux qui n’en font pas partie que par les Européens eux-mêmes. La réconciliation de l’Allemagne avec ses voisins, la « transition » des pays d’Europe centrale et orientale vers la démocratie, après la guerre froide, et surtout ce grand marché solvable, régulé, où une certaine forme de solidarité financière existe, par delà les frontières : voilà les réalisations européennes qui suscitent l’intérêt et souvent l’admiration.

 

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Des patrons américains aussi puissants que Jack Welsh et Bill Gates ont dû se soumettre aux décisions de la Commission en matière de concurrence. L’UE est la partie du monde développé qui a essayé de s’attaquer au problème du climat dès le milieu des années 90 ; c’est aussi celle qui a réussi le pari d’une monnaie unique.

Il y a un « rêve d’Europe » (pour reprendre l’expression du politologue américain Rifkind) ; le nouveau Premier Ministre japonais Hatoyama vante les effets positifs, pour la paix et pour la stabilité, d’une intégration économique et monétaire régionale 1 à l’européenne qu’il oppose aux excès du capitalisme américain.

Rappel irénique venant d’une pro-Européenne béate ? Non, rappel objectif et salutaire tant le regard extérieur est escamoté par la plupart des médias européens. Les enfants gâtés de la planète ne mesurent plus leurs chances, ni les atouts dont ils ont hérité. Cette pédagogie peut déjà redonner du sens à l’Europe et… du cœur à l’ouvrage ! Les êtres humains ont besoin de messages positifs pour adhérer à un idéal.

 

*

 

Ceci posé, vue de l’intérieur, l’UE est loin, très loin d’être parfaite. Bien des objectifs inscrits dans les traités depuis des années, en matière d’emploi par exemple ou de citoyenneté ou encore de politique étrangère commune, n’ont pas été atteints. C’est grave. Nous devons l’admettre et y travailler ; nous ne redonnerons du sens à l’UE qu’en la rendant plus solidaire et plus efficace. Nous devons aussi méditer les leçons de cette crise qui ne fait qu’aggraver une contestation déjà préexistante mais qui, aussi, fait « bouger les lignes ».

 

En ce moment, près de 10 % de la population active européenne (en moyenne) est au chômage ; ce chiffre monte jusqu’à 20 % dans certains pays (en Espagne par exemple) ou pour certaines tranches d’âge (les jeunes en France) ; 80 millions de personnes 2 vivent en dessous du seuil de pauvreté (80 millions, soit la population de toute l’Allemagne ! dont de nombreux enfants). Devant ces injustices et ce gâchis humain, il faut prendre très au sérieux les critiques qui viennent des peuples.

 

Je vois à cette dérive deux explications, l’une de fond, l’autre de méthode :


1. Le FOND : Contrairement à une idée reçue, l’objectif des Pères fondateurs n’était pas seulement d’établir la paix. Ils avaient l’ambition de défendre une civilisation, une certaine conception de la personne humaine. L’importance de la doctrine sociale de l’Eglise, pour des esprits comme de Gasperi ou Schuman n’est plus à rappeler et les aidait à se rapprocher de socialistes comme Spaak. Aussi les premiers traités définissaient-ils un équilibre entre le marché et le bien-être des Européens. Au fil des années et des élargissements, cet équilibre a été rompu; telle est ma conviction.


Je voudrais citer ici le début du préambule du traité de Rome de 1957, créant le « marché commun » (alinéas 2 et 3):

« Décidés à assurer par une action commune, le progrès économique et social de leurs pays, en éliminant les barrières qui divisent l’Europe,
Assignant pour but essentiel à leurs efforts l’amélioration constante des conditions de vie et d’emploi de leurs peuples…»



Ce texte parle des « peuples » et non des Etats ; ce n’est pas un hasard. En exergue des Mémoires de Jean Monnet, on peut lire « nous unissons les hommes, nous ne coalisons pas les Etats ». La Communauté, l’Union doit être faite pour les hommes avant tout. La dérive qui, en ce moment, survalorise les Etats – au sein du Conseil est un dévoiement. Tout comme le dédain envers les souffrances sociales.

 

Le sens de la justice, de l’équité, la recherche de l’équilibre, de la mesure, si chère aux Grecs anciens, me paraît inhérente à la nature européenne ; sans doute l’avons-nous trop perdu ces dernières années.

 

C’est pourquoi la priorité absolue des 5 ans à venir me paraît être de reconstruire cet équilibre ; lors de l’audition de José Manuel Barroso au Parlement, le groupe parlementaire ADLE (Alliance des Démocrates et des Libéraux pour l’Europe) auquel j’appartiens, l’a interpelé sur les idées qui circulent en ce moment, notamment celles de Mario Monti 3, ancien Commissaire européen, qui voudrait « relancer l’Europe en réconciliant le marché et le social ».

 

Peu après, le Président de la Commission lui a confié une mission en ce sens ; l’entreprise n’est pas gagnée d’avance mais le travail de Mario Monti sera la 1ère tentative sérieuse, depuis longtemps, de refaire un « pacte » entre, d’un côté les partisans de la compétitivité, du marché (les « anglo-saxons ») et de l’autre, les partisans d’une Europe dotée d’instruments fiscaux, sociaux, industriels (les « continentaux » de l’Ouest). Les premiers auront besoin d’instruments pour reconstruire leurs économies (à l’excès tournées vers la finance) mais aussi pour remplir les caisses publiques, vu l’ampleur des déficits. Les autres ont beau critiquer violemment la concurrence (comme les Français ou les Allemands), ils vivent du marché ; ils ont intérêt à sa survie, même s’ils aspirent avant tout à retrouver des marges de manœuvre fiscale et sociale.

 

Ainsi, réconcilier les deux camps paraît possible ; pas aisé mais possible, au prix d’efforts mutuels. La démarche pourrait être « gagnant / gagnant », ce qui est absolument conforme à l’esprit européen.

 

Pour y parvenir, nous pouvons nous appuyer sur le traité de Lisbonne 4 qui fait entrer dans le droit communautaire le concept de l’économie sociale de marché né après guerre, en Allemagne 5.

 

L’encyclique du pape « Caritas in veritate » du printemps 2009, donne aussi un message fort, bienvenu, en matière de développement économique, social, humain ; en insistant sur l’importance du don, de la gratuité, le respect de la création et des personnes humaines au travail, l’Eglise peut aider à faire évoluer les esprits, tout en retrouvant le sens profond de l’Evangile.

 

Soyons honnêtes et un peu plus exigeants avec nous-mêmes. Ces dernières années, on a beaucoup parlé d’Europe sociale mais les concepts nouveaux étaient rares, voire inexistants, du moins en dehors des pays nordiques ; des slogans ont été répétés à l’envi (« la défense du service public », « l’Europe sociale ») sans qu’une réflexion plus fine ne soit menée. L’impact du vieillissement, les conséquences de la compétition qui fait rage à l’échelle du monde, appellent un sursaut intellectuel et moral.

 

Nombre de gouvernements, y compris de gauche, ont – au moins implicitement, par facilité ? par manque de clairvoyance ? - accepté l’idéologie ultralibérale dominante dont il ne faudrait pas croire trop vite qu’elle a disparu. Trop de revendications corporatistes priment sur l’intérêt général. Je vous laisse méditer des déclarations récentes du Vice Président de Goldman Sachs, Lord Griffiths, ancien conseiller de Margaret Thatcher invitant l’opinion à « tolérer l’inégalité - des bonus - comme le prix à payer pour la prospérité de tous 6» ; D’autres voix s’élèvent heureusement, y compris en Grande Bretagne, pour appeler au contraire à réguler les comportements excessifs de la City (l’Eglise anglicane 7, mais aussi Lord Turner par exemple, président de l’autorité de supervision financière britannique, FSA).

Ainsi, au FOND, un effort important doit être mené pour redonner du sens à l’UE mais la crise peut nous y aider car elle a fissuré les idéologies et dévalorisé certaines certitudes.



2. La METHODE doit également être revue :

L’UE souffre d’un déséquilibre persistant dans le choix de ses procédures : la libéralisation (concurrence, défense du marché) est entre les mains d’autorités européennes dotées de pouvoirs de décision autonomes, le plus souvent à la majorité.

 

C’est normal dans un marché unique. En revanche, le lancement de politiques actives (sociale, industrielle, fiscale) requiert l’unanimité ; celles-ci restent donc dans les mains des Etats. C’est ce qui est anormal. Tout ne doit pas être « communautarisé » bien sûr mais la cohérence invite à prendre un certain nombre de décisions au niveau européen.

 

En matière de lutte contre le chômage et l’exclusion, d’innovation et de recherche, les gouvernements n’ont même pas cherché à se doter de vrais outils d’action commune. En 2000, lors de l’adoption de « la stratégie de Lisbonne », et alors que l’UE à 15 comptait déjà 15 millions de chômeurs, ils se sont bornés à mettre en place une vague coordination des politiques nationales. Au plus fort de la crise, ils se sont aussi contentés de plans nationaux juxtaposés : sauvetage des banques sur budgets nationaux, « primes à la casse » conçues séparément. L’interdépendance de nos économies a été largement niée.

 

L’harmonisation a été peu à peu abandonnée, ce qui a abouti à des résultats aberrants : ainsi, en matière de services financiers, les capitaux circulent librement mais la supervision reste nationale ! Les autorités de contrôle sont incapables d’agir au même niveau que les acteurs économiques. Même au Royaume-Uni, des voix se sont élevées pour admettre qu’il faudrait « a less open single market or a greater degree of European integration » (un marché unique moins ouvert ou un plus grande degré d’intégration) ; la première option n’étant absolument pas dans notre intérêt, reste la seconde 8, si nos gouvernements acceptent d’avoir un peu de lucidité.

Enfin, même les Etats qui se prétendent le « moteur de l’Europe » ont renoncé à lancer des expériences pilotes à quelques-uns. Le franco-allemand s’est essoufflé. La zone Euro est restée une zone monétaire ; elle n’a jamais été vue comme un ensemble économique cohérent, un terrain de rapprochement des législations, par exemple sur l’impôt sur les sociétés ou pour une politique industrielle tournée vers une économie « verte ».

Une raison de continuer à espérer dans l’UE et à miser sur elle : la crise a clairement prouvé, une fois encore, que les instances dotées de responsabilités européennes identifiées pouvaient agir de manière efficace ; la Commission a appliqué les règles de concurrence avec discernement et flexibilité, surtout quand on songe à la précipitation des évènements de l’automne 2008. La Banque centrale sort grandie de cette crise. Nous savons désormais que la Federal Reserve, la banque centrale des Etats-Unis, a mené une politique excessivement laxiste et que la croissance américaine – que certains donnaient en exemple ces dernières années - correspondait à une gestion irresponsable des liquidités. La BCE a mieux géré la masse monétaire européenne, sur le long terme, comme dans les phases les plus aiguës de la crise, à partir d’août 2007. Ainsi, la faible croissance en Europe est due à des lacunes en matière d’innovation, au faible nombre de brevets déposés par de nombreux Etats membres, au coût du travail (ce qui renvoie à la question dont va traiter M. Monti), pas seulement au taux de change de l’euro. Grâce à l’euro, une grande partie de nos échanges (le commerce intra zone Euro) est mise à l’abri des fluctuations monétaires. Vis-à-vis du reste du monde, nos exportations sont renchéries mais nos importations moins onéreuses.

 

Sans aucun doute, la crise financière aurait fait beaucoup plus de dégâts sans l’action résolue de la BCE, sans l’euro. L’Europe est plus forte quand elle est unie. Cela m’amène à mon second point : l’UE est un magnifique projet d’avenir, mais faute d’unité, c’est aussi une utopie en péril.

 

 

Un projet d’avenir, une utopie en péril
L’UE souffre de deux maux qui pourraient lui être fatals : le manque d’unité face au reste du monde et le manque d’égards de ses membres envers elle-même.

 

Le manque d’unité
L’UE représente le seul prototype existant d’un nouveau type de coopération internationale, une préfiguration de ce que pourrait devenir le monde si nous arrivions à mettre en place une puissance publique d’un type nouveau, mondiale, multilatérale, capable, dans l’intérêt commun de l’humanité, de doter peu à peu la planète de règles.

 

En quoi l’UE apporte-t-elle un « plus » aux peuples qui la composent et donc en quoi l’UE pourrait servir la globalisation ? Le raisonnement de Monnet, né de son expérience à la Société Des Nations, entre les deux guerres, demeure parfaitement d’actualité ; il a inventé une méthode, la méthode communautaire,          en réaction aux procédures intergouvernementales parce qu’elles avaient fait la preuve de leurs limites. La méthode communautaire consiste à privilégier l’intérêt commun et si nécessaire, à transférer une partie du pouvoir à une entité indépendante des Etats, bref à exercer ensemble la souveraineté, dans le respect du droit au lieu de laisser les souverainetés s’entrechoquer.

 

Deux exemples récents montrent les limites des accords entre Etats : leur incapacité à protéger le thon rouge, pourtant menacé dans sa survie ; la conférence technique sur le climat, préparatoire à la rencontre de Copenhague, qui semble enlisée.

 

Certains ont peur des transferts de souveraineté liés à l’intégration communautaire : la question est légitime mais la mondialisation génère sans cesse des rapports de force qui sont, en réalité, des transferts de souveraineté, et d’une violence bien supérieure ! A côté des chocs à venir, climatiques, financiers, migratoires, les dégâts du prétendu « déficit démocratique » de l’UE sont très relatifs. Je n’en prendrai qu’un exemple : la sous-évaluation du remimbi (ou du dollar). Les Chinois (ou les Américains) décident, dans leur intérêt égoïstement défini, de maintenir leur monnaie sous-évaluée pour rendre leurs exportations plus attractives ; nous, Européens, subissons ce choix. En quoi sommes-nous plus souverains que si une organisation internationale aux prérogatives bien définies veillait à préserver une juste parité des monnaies mondiales ?

 

A cet égard, une remarque un peu impertinente sur le prétendu « réalisme » des souverainistes. Nous ne devons pas nous laisser impressionner par des individus qui proposent de perpétuer, de manière indécente, un système international qui ne permet pas de régler correctement des problèmes mondiaux aussi graves que la faim (1 milliard de victimes), la pauvreté endémique, des atteintes irréversibles à l’environnement. Les Etats sont une invention récente de l’histoire de l’humanité et, à mes yeux, une invention qui n’est guère convaincante ou du moins ne mérite pas les égards qu’on leur rend. Ont-ils évité la dégradation de la planète ? Les fanatismes ? Réglé le conflit au Moyen-Orient ou évité le drame du Darfour ? A quoi jouent-ils à l’ONU et dans les enceintes multilatérales ? Rarement l’attachement à une idée dépassée aura fait tant de mal à tant de gens.

 

Dans cette société d’Etats, il y a urgence à faire émerger l’UE car les autres acteurs sont des mastodontes qui, avec le seul jeu des rapports de force, l’emporteront sur nous : le temps du cocon « occidental », sous l’aile des Américains, est révolu ; nous entrons dans une ère post-américaine, multipolaire, que nous avons appelée de nos vœux en théorie mais qui nous place au pied du mur. Le Président Obama est prêt, nous dit-on, à jouer un jeu plus collectif. Mais il n’est pas devenu – ni l’administration, ni le Congrès, ni les décideurs américains – un « multilatéraliste » à l’Européenne. Les Américains resteront très fermes sur leurs positions, sans états d’âme. De l’Europe, ils attendent un leadership fort, un engagement, au besoin une résistance aux thèses américaines mais UNE position unifiée, claire, identifiable. Les Américains se lassent de nos divisions et de nos flottements. Ou alors, ils en joueront, cyniquement, mais nous les aurons encouragés en ce sens !

 

Ceux qui en doutent devraient lire un remarquable document du European Council on Foreign relations, disponible sur le site web de ce think tank (en anglais) dont JC Casanova a parlé dans Le Monde cette semaine 9. Le message est clair et simple : ou les Européens, prenant leurs responsabilités, arrêtent d’aller à Washington en ordre dispersé « cirer les pompes » de l’Oncle Sam au nom de prétendues « relations privilégiées », ou Barack Obama gèrera le monde avec les Chinois.

 

Les Européens devraient ouvrir les yeux. Avec la crise de 2007 / 2008, l’ordre mondial a changé. Les pays dits « émergents » ont émergé, une bonne fois pour toutes. Le centre de gravité de la planète se déplace sur le Pacifique. Ce sont des siècles d’histoire qui s’achèvent. Ces changements ne doivent pas nous rendre défaitistes, au contraire.

 

Comme nous l’avons rappelé au début de cette intervention, l’Europe a des choses à dire au monde ; elle a, à son actif, un bilan largement positif. Elle possède encore des moyens puissants, économiques, culturels et même militaires, pour se faire respecter. Elle a notamment la méthode communautaire et 50 ans d’avance sur le reste du monde, dans la construction d’une « gouvernance » multilatérale ! Ce n’est pas rien. Mais encore faut-il qu’elle en soit convaincue elle-même. Encore faut-il que l’unité prévale en son sein. Alors elle pourra s’affirmer dans ce qu’elle a de meilleur : le respect de la diversité culturelle, l’universalité des droits de l’Homme, un certain sens de la justice sociale, la conscience de l’urgence climatique.

 

La société a son rôle à jouer, VOUS avez votre rôle à jouer pour « secouer » des hommes politiques qui croient pouvoir raisonner encore en termes de prestige national, de pouvoirs personnels et mènent l’UE à sa perte.

 

Nous devons d’autant plus réagir que le G 20 pourrait tuer l’intégration européenne. Au G 20, la représentation parallèle des soi-disant « grands » Etats européens (Allemagne, France, Royaume Uni, Italie notamment) et de l’UE (en tant que telle) revient à ravaler la Commission au rang de représentant des « petits », ce qui n’a jamais été sa vocation. Le think tank économique BRUEGEL, à Bruxelles, dont le sérieux est reconnu, a souligné dans une publication récente, adressée aux nouveaux Commissaires, le danger de « détricoter » la cohésion européenne 10. Je partage cette inquiétude. Si, à terme, l’Europe n’émerge pas, parce que certains Etats européens prétendent encore faire entendre leurs voix dissonantes, nous allons gâcher nos chances de peser collectivement. Avec une conséquence : les décisions globales se prendront sans nous, purement et simplement. Nos valeurs, nos intérêts, nos manières de voir seront tenues pour négligeables.

 

L’UE mérite un effort
Le deuxième péril qui guette l’UE, c’est que les Européens ne semblent plus guère décidés à faire des efforts pour elle. Tout se passe comme si la réalisation de l’utopie pouvait se faire au moindre effort ! Comme si nous pouvions à la fois mener un projet d’une telle envergure et négliger d’être exigeants avec nous-mêmes.

 

Ce n’est pas pour « faire plaisir » à Bruxelles que les Etats doivent respecter le pacte de stabilité et de croissance, limiter leurs déficits, mener des réformes du marché du travail ou des systèmes éducatifs. La compétitivité européenne dépend de la somme des efforts de chacun de ses membres. Et l’avenir de nos enfants aussi. A ce jour, la situation est contrastée ; si les pays nordiques ont investi dans la recherche et l’éducation, si l’Allemagne continue à avoir de remarquables performances à l’exportation, le Sud de l’Europe, France comprise, a tendance à se laisser vivre.

 

Ensuite, le marché unique a un prix. La solidarité a un prix. On ne peut pas vouloir tous les avantages de vivre ensemble et ne faire aucun effort pour tirer l’UE vers le haut, ensemble, ni respecter la règle du jeu collective.

 

Je suis inquiète de voir se développer des comportements de « passagers clandestins » consistant, pour des Etats ou des entreprises ou des individus qui profitent de l’UE, à ne pas la respecter, à ne pas se sentir responsable d’en faire la pédagogie, ni de lui exprimer la moindre reconnaissance.

 

La défense de la « subsidiarité » est devenue excessive ; elle joue contre l’unité et la solidarité ; les revendications comptables de « retour sur contribution » sont en contradiction avec la prospérité que nous retirons conjointement de l’UE et qui ne se laisse pas réduire à des soldes nets. Critiquons ce qui doit l’être, comme c’est normal en démocratie, mais avec discernement et sens de la nuance. Cessons de voir en « Bruxelles » une sorte d’ennemi.

 

Refusons également le nationalisme. François Mitterrand disait avec sagesse : « le nationalisme, c’est la guerre ». Un nationalisme dit « décomplexé », un régionalisme étroit sont à la mode.

 

La réussite de l’Europe suppose des Européens, fiers de ce qu’ils sont, conscients de leurs différences mais appliqués à les surmonter et non à les cimenter. Ce sont des hommes aux cultures multiples comme Schuman, De Gasperi ou Monnet qui ont bâti l’Europe unie. Les démarches identitaires aboutissent en général à renforcer un sentiment de supériorité qui n’aide pas à trouver des compromis ; la pluriculturalité suppose un vrai travail : l’apprentissage des langues, de l’Histoire des autres, le respect mutuel, voilà ce à quoi nous devrions consacrer notre énergie au lieu de mener des débats sur l’identité nationale coupée de son contexte européen et mondial. Outre les dangers d’exclusion des étrangers qui vivent chez nous, ce débat n’apporte rien à la construction de l’UE sans doute plus vulnérable que les apprentis sorciers nationalistes ne le pensent !

 

L’UE appelle des efforts pour que l’intérêt général européen prévale dans ses choix sur le plus petit dénominateur commun ! C’est un point très important. Faire l’Europe ne consiste pas à négocier entre des positions nationales, entre des intérêts nationaux prédéfinis et immuables mais à forger ensemble, à partir d’une analyse commune, une position commune.

 

Autrefois le « surmoi » qui y poussait était le passé, la volonté de réconciliation. A l’avenir, si j’ose dire, notre moteur doit être l’avenir, notre volonté de vivre et d’avancer ensemble sur la base de valeurs communes.

 

C’est pourquoi il faut refuser les dérogations sur les valeurs : les gouvernements européens ont pris un risque considérable en relativisant la Charte des Droits fondamentaux qui ne s’appliquera ni au Royaume Uni, ni la Pologne ni, depuis peu, à la République Tchèque. Nous ne pourrons pas défendre l’universalité des droits de l’Homme en Iran, en Arabie Saoudite ou en Chine, si nous acceptons, entre nous, de les relativiser.

 

Ces dernières années, les gouvernements, les élites, ont manifestement relâché leurs efforts en faveur de l’Europe. Ils n’ont pas le courage d’affronter une réalité inédite : l’Europe pourrait être l’un des phares du monde mais le monde pourrait aussi bien se passer des Européens.

 

1 Tribune dans le New York Times, 26 Août 2009
2 Eurobarometer Survey on poverty and exclusion, 2009
3 Financial Times, 6 avril 2009 « How to save the market economy » ; Le Monde 6 juin 2009 « Le monde a besoin d’un pacte refondateur » ; The Economist, 13 Novembre 2009 Single market bargaining
4 Traité UE 3.3
5 Alfred Müller-Armack, Wirtschaftslenkung und Marktwirtschaft, 1947 ; cet économiste, inventeur du concept, a été de 58 à 63, secrétaire d’Etat aux affaires européennes de la RFA
6 Cité par The Guardian, 21 octobre 2009
7 Archbishop of Canterbury, Rowan Williams, cité par The Financial Times, 17 novembre 2009
8 Turner Review, cité par le document de Bruegel cité infra
9 Towards a post American Europe, a power audit of EU-US relations, Jeremy Schapiro and Nick Witney, automne 2009 (www.ecfr.eu) ; Casanova, L’Europe à l’ère post-américaine, Le Monde du 17 nov.2009
10 Europe’s economic priorities, 2010-2015 Memos to the new Commission, edited by Andre Sapir, 2009

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Agenda

16 mars 2012, Nantes : Intervention dans le cadre du colloque "L'Europe face à la crise" organisé par la chaire de philosophie de l'Europe, à la faculté de droit et de science politique, en présence de Jean-Marc Ferry.

 

16 mars 2012, Saint-Malo : Intervention à la réunion-débat publique organisée par le Comité de soutien Bayrou 2012 sur la place de l'Europe dans la campagne présidentielle de François Bayrou et sur les enjeux économiques de la zone euro.

 

Plus de détails; Tout l’agenda.

Correspondants locaux

ADLE/ALDE



MoDem

Du nouveau

Le Monde 14 février, Le Monde, "Réconcilier les Européens avec l'Europe" Article co-rédigé par Sylvie Goulard et Mario Monti, Premier ministre italien, à l'occasion de l'intervention de ce dernier, en session plénière à Strasbourg. Dans le contexte actuel écrivent-ils, l'UE a besoin de plus de démocratie et d'une collaboration plus étroite entre les différentes institutions. Lire.

 

Nouvel obs 7 février, Nouvel Obs, "Merkel/Sarkozy : pourquoi leur connivence partisane est une faute de goût" Seizième article de Sylvie Goulard qui exprime sa réserve vis-à-vis du soutien d'Angela Merkel à l'égard de Nicolas Sarkozy. Lire.

 

Nouvel obs 1er février, Nouvel Obs, "Nouveau traité européen : l’euro vaut bien une messe" Quinzième article de Sylvie Goulard qui décrypte les enjeux du nouvel accord conclu le 30 janvier dernier, par vingt-cinq Etats membres de l'UE, pour renforcer la gouvernance de l’Union économique et monétaire. Lire.

 

La Croix 2 février, La Croix, "Il manque en France une vraie culture du débat". Lire.

 

31 janvier, Radio Centre Ville Montréal, Interview de Sylvie Goulard qui montre que l'Europe tient une place centrale dans le projet du Modem. Ecouter à la 0'30.

 

31 janvier, Lo Spazio della Politica, Interview de Sylvie Goulard sur la crise économique et financière. Lire.

 

Nouvel obs 26 janvier, Nouvel Obs, "Présidentielle : plaidoyer pour une élection ouverte sur l’Europe et le monde" Quatorzième article de Sylvie Goulard qui encourage les candidats à l'élection présidentielle à replacer l'Europe au coeur du débat politique. Lire.

 

EuropeInfos 25 janvier, Europe-info, "Ce que j’attends de 2012 : les Européens et l’Europe méritent plus de respect".
Lire en françaisLire en anglaisLire en allemand.

 

Nouvel obs 19 janvier, Nouvel Obs, "Les agences de notation diabolisées... parce qu'elles dérangent ?" Treizième article de Sylvie Goulard tendant à réhabiliter le rôle des agences de notation Lire.

 

arte 17 janvier, ARTE, Sylvie Goulard intervient dans l'émission Thema, dans le cadre d'un débat sur la crise de l'euro. Regarder.

 

euobserver 12 janvier, EUobserver, Sylvie Goulard explicite l'enjeu des eurobonds. Regarder.

 

Nouvel obs 12 janvier, Nouvel Obs, "Hongrie ou "l’Europe qui protège"... les tyrans ?" Douzième article de Sylvie Goulard visant à "décrypter" les enjeux de la campagne présidentielle. Lire.

 

11 janvier, Les Cahiers Croire, "L'Europe, une espérance", interview avec Sylvie Goulard. Lire.

 

 

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