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Chronique de lecture – L’Europe par le marché : histoire d’une stratégie improbable1 par Nicolas Jabko, chercheur au CERI
A la suite d’un petit déjeuner de présentation de ce livre, au CERI , le 29 janvier
La traduction en français de l’ouvrage de Nicolas Jabko tombe à pic au moment où le Président de la Commission européenne a confié à Mario Monti une mission sur une relance du marché unique et où, de manière plus générale, la crise nous amène à nous poser un certain nombre de questions sur le marché, ses limites, ses vertus.
Dans cet ouvrage dense de sciences politiques, l’auteur traite des années 80 /90, c'est-à-dire de ce qui apparaît aujourd’hui comme l’âge d’or de la marche vers le marché et la monnaie uniques. Il se concentre sur ces deux réalisations majeures mais, loin de nous ramener en arrière, sa réflexion ouvre de nouveaux horizons très intéressants. Notamment, Nicolas Jabko s’écarte des sentiers battus sur lesquels, depuis des décennies, des politologues amateurs de mots en « isme » s’affrontent allègrement : pour les tenants de l’utilitarisme, l’UE est née de l’intérêt bien senti de ses acteurs dans la mondialisation ; les partisans du fonctionnalisme ou institutionnalisme soutiennent que le schéma institutionnel a déterminé l’UE ; le constructivisme y voit la victoire d’idées ; sans parler des plus hardis qui voudraient aller jusqu’au fédéralisme ! Mêmes si les concepts aident à réfléchir, ces querelles m’ont toujours semblé inutilement abstraites.
Nicolas Jabko a le courage de renvoyer dos à dos ces explications pour expliquer que… le succès du concept de « marché », avant 1992 et après, constitue en vérité « une énigme ». Certes, dans les années 80 / 90, les idées libérales dominaient. Mais le type de marché instauré dans l’UE n’est pas si libéral que certains veulent bien le dire ; il se double de réalisations (notamment la monnaie unique gérée par la BCE, dotée de pouvoirs contraignants ou encore la distribution des fonds structurels) qui n’ont rien à voir avec une logique de marché pure et dure. Pour Nicolas Jabko, c’est justement cette ambiguïté qui a permis d’avancer, les objectifs de long terme des partisans de l’intégration (faire l’Europe) s’accommodant d’avancées chères aux plus libéraux aux visées de court terme (libéraliser) sans que l’accord entre eux soit total. Loin d’être une alliance entre personnes partageant les mêmes vues, il décrit l’UE comme un rapprochement de divergences dans un contexte de non dits ou de à moitié dit.
C’est assez bien vu ! En tout cas, cette explication correspond bien au contraste qu’offre l’UE, riche de réalisations étonnantes mais donnant l’impression d’un fâcheux flottement.
Dans cet ouvrage, j’ai apprécié le souci de rigueur, la connaissance des théories alliée à une grande liberté vis-à-vis d’elles. Et le recours à des explications par le pragmatisme et le bon sens, si rare dans les ouvrages de ce type. Sans compter quelques idées reçues jetées à la poubelle : forte la Commission Delors ? Non faible et choisissant l’objectif du marché pour compenser son manque de moyens Banale la monnaie unique qui traîne dans nos poches ? Non, elle fait partie de cette « révolution tranquille » que l’auteur évoque à raison. Gagnante, Margaret Thatcher ? Peut-être pas tant que cela, à en croire cette citation amère, de son propre point de vue, dans ses Mémoires, quand elle regrette « ces gestes qui semblent sur le moment avoir peu d’importance mais qui en prennent beaucoup plus à la lueur de ces évènements ». L’UE a finalement été « une alliance des réformistes » (Jabko) engagés derrière la bannière de la Commission et non un dessein d’une grande clarté.
Au marché, l’auteur prête quatre visages :
1. Le marché peut être vu comme une contrainte, en ce sens qu’il contraint les échanges, les encadre (au sens d’Adam Smith) ; c’est notamment le cas dans le domaine financier où la Commission a mené une stratégie de création d’un marché des services financiers, accompagnant et accélérant des évolutions en cours dans les Etats. Un point intéressant consiste par exemple, pour l’auteur, à réfléchir sur le démontage des intérêts nationaux ; par exemple dans les banques allemandes, acteurs de l’évolution du modèle allemand au fur et à mesure qu’elles s’internationalisaient. Et de fait, l’un des principaux employeurs de la City de Londres n’est autre que… la deutsche Bank.
2. C’est aussi une norme en ce sens qu’il permet (ou devrait permettre) des allocations optimales (au sens de Pareto) ; ainsi de la réorganisation des marchés de l’électricité, par exemple. Le marché européen a changé la norme selon laquelle s’effectuent les échanges, en étant étonnamment suivie – quand on y pense rétrospectivement - par le Etats membres.
3. Le marché peut se concevoir aussi comme un espace d’échanges, soumis à des règles communes. C’est notamment le cas quand on songe à la politique dite « structurelle » visant la cohésion économique et sociale, mise en place dans ces années là (budget 88 doublé en 93 ; jusqu’à 35 % du budget et étendu aux nouveaux EM) ; développement spatial et non redistribution, politique de l’offre destinée à accroître la compétitivité des territoires et non sociale, tel fut le choix, assez génial, de la Commission Delors. Qui eut la sagesse de limiter son coût pour n’effrayer ni les contributeurs, ni les pays les plus libéraux.
4. Enfin, le « marché », concept imprécis permettant toutes les fantaisies est devenu une sorte de « totem » (sic) ; Nicolas Jabko prend alors l’exemple de l’UEM, réalisée selon les conditions proposées par l’Allemagne, Jacques Delors ayant veillé, dés 1988, à « coopter la Bundesbank » dont l’hostilité aurait torpillé le projet et qui a fini par le porter à condition que la BCE soit faite à son image.
Au terme de cette lecture, plusieurs réflexions me viennent à l’esprit :
- L’UE souffre toujours d’être comparée à des concepts existants alors qu’elle est novation permanente ;
- C’est, comme conclut l’auteur, un Dieu Janus à 2 visages : libérale et interventionniste, elle ne se réduit pas à un concept.
- La diversité culturelle, les affrontements politiques et le combat permanent entre des porteurs d’intérêts divergents interdit d’être sûr à l’avance du résultat du processus politique européen ; elle est donc école de modestie et l’un de ses charmes – et non le moindre – est de sans cesse nous surprendre ; chacun ne gagnera jamais ; nul ne perd complètement non plus.
- Le discrédit jeté sur la notion de « marché », fourre-tout mais commode, rejaillit sur l’UE elle-même ; peu importe que, comme le montre savamment Nicolas Jabko, le projet n’ait pas été - même au début – clair et univoque sur le plan idéologique. Telle est la perception dans la tête d’un certain nombre de personnes, notamment sur le continent.
Et pour conclure, je dirais que l’ambiguïté décrite dans ce livre était plus accessible tant que la démocratie n’entrait pas en jeu ; désormais – et le traité de Lisbonne marque une étape de plus – la co-décision introduit des espaces publics de débat alors même que tant d’acteurs nationaux ne sont pas prêts à jouer européen ; sur la supervision financière, sur la PAC, c’est déjà très net. Sans doute ces joueurs hésitent-ils d’autant plus à abattre leurs cartes qu’ils ont de moins en moins de jeu. Le bluff du souverainisme est de plus en plus évident mais il marche encore. Il joue sur des cordes faciles. Il n’en est pas plus efficace pour autant.
La crise a montré que le marché pouvait se retourner. Elle fait la part belle aux démagogues qui ont trouvé dans le marché un bouc émissaire idéal. Spéculateurs, banquiers, méchants de tous poils ; l’existence d’abus tout à faire réels permet les raccourcis.
A notre génération, il appartient de remettre deux génies dans une bouteille : celui du marché mais aussi celui de l’excès inverse qui nous menace : croire les Etats capables de prendre les décisions économiques et sociales de long terme dont nous avons besoin.
Au PE – avec la Commission – de tenir un langage de vérité, d’équilibre, qui seul peut sortir l’UE de l’ornière. A condition d’être à la hauteur et de développer une stratégie alternative. Ce sera peut-être le prochain livre de Nicolas Jabko ? A en juger par celui- ci, cela nous aiderait bien.
1 Presses de Sciences Po 2009
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