|
18 novembre 2010, L’Union européenne face aux crises de la mondialisation, Forum Européen CNAM
Permettez-moi tout d’abord de remercier Nicole Gnesotto et le Conservatoire National des Arts et Métiers pour leur invitation. Cette série de conférences sur l’Europe répond à un besoin de réflexion et de débat qui est plus vif que jamais et doit être ouvert au grand public.
Pour être honnête, le sujet du jour est assez redoutable ; je me méfie en général du mot "mondialisation" qui, en France surtout, donne lieu à beaucoup de raccourcis et de fantasmes [1]. Celui de "crise" n’est pas moins galvaudé. A force de les employer, on oublie de réfléchir à ce qu’ils signifient vraiment.
Dans mon propos, je voudrais m’appuyer sur mon expérience à la Commission économique et monétaire (ECON) du Parlement européen. Non seulement il vaut mieux parler de ce qu’on connaît, mais la finance, la monnaie sont vraiment au cœur du sujet ; dans le temps qui m’est imparti, il m’est impossible de traiter d’autres aspects qui le mériteraient, tels que l’environnement ou la sécurité. Un mot préliminaire : dans un contexte de crise, il est important de garder son sang-froid. La situation est sérieuse mais une des lois de la psychologie humaine consiste à mieux mesurer la valeur des êtres, ou des choses, quand nous risquons de les perdre. Sans irénisme, nous sommes en train de tester notre attachement à l’Europe et à l’euro. Je m’en tiendrai à 3 points, en prenant volontairement du recul par rapport à une actualité brûlante et préoccupante.
De quelles crises parlons-nous ? Quel est le niveau approprié d’action politique et de développement économique ? Enfin, je voudrais rappeler que l’UE est à la croisée des chemins, avant de conclure par… une petite histoire.
*
1. Des crises multiformes
Il est important de comprendre que, derrière le mot fourre-tout de « crise » se cache une série de phénomènes assez complexes, aux causes différentes : certains sont des « accidents de parcours », d’autres des mutations plus profondes. Ne pas les distinguer aboutirait à se dédouaner à peu de frais. Dans ce qui nous arrive, tout n’est pas « la faute à la mondialisation », et encore moins « la faute à l’Europe ».
1.1. Une série d’accidents de parcours
· Une crise financière localisée aux Etats-Unis a démarré à l’été 2007 ; elle est née du non remboursement de crédits immobiliers "subprimes" (mot pudique pour désigner des crédits accordés à des débiteurs non solvables) ; notons que dés août 2007, la BCE a tiré la sonnette d’alarme et agi pour en parer les conséquences.
· Cette crise financière s’est brusquement aggravée et étendue au monde entier à l’automne 2008 (faillite de Lehman brothers, problèmes d’AIG et des établissements de prêts hypothécaires appelés "Fannie Mae" et "Freddie Mac"), prenant alors un caractère systémique c'est-à-dire potentiellement explosif pour l’ensemble de l’économie.
En raison de la contraction du crédit et du climat de défiance, la crise est devenue alors économique et sociale, faisant craindre une récession massive, voire une dépression. L’action conjuguée des gouvernements de la plupart des grandes économies du monde a permis d’éviter le pire.
Ne négligeons pas, toutefois, les souffrances qu’elle a engendrées. Membre de l’intergroupe "ATD Quart monde, lutte contre la pauvreté" du Parlement européen, je suis de près les questions d’exclusion et de pauvreté. 80 millions d’Européens vivent en dessous du seuil de pauvreté de leur pays ; c’est un gâchis humain et économique. La lecture du rapport du Secours Catholique sur l’année 2009 en France, (publié le 9 novembre dernier) fait froid dans le dos : le nombre de personnes aidées a augmenté (1,5 million environ en 2009) ; leur revenu est bien en-dessous du seuil de pauvreté (revenu moyen de 548 euros pour un seuil de pauvreté à 949 euros pour 1 personne seule) ; 62 % des personnes aidées sont des actifs (travailleurs pauvres ou chômeurs).
Les programmes - indispensables - de réduction des déficits et la dette, vont créer des tensions supplémentaires. De dures années nous attendent.
· Début 2010, la Grèce a été frappée par une crise de la dette souveraine ; les marchés ont sanctionné une économie surendettée, n’ayant pas assez convergé avec le reste de la zone euro, dans laquelle le niveau de rémunération était sans rapport avec la productivité ; la fraude fiscale généralisée, la corruption endémique ont aggravé les choses.
· Ces jours-ci, c’est l’Irlande qui inquiète les marchés et les autorités publiques européennes. Contrairement à la Grèce mais comme l’Espagne, l’Irlande a longtemps respecté les critères de déficit et de dette publics ; elle accuse en ce moment un déficit record de 32 % du PIB mais n’a pas (à ce jour) de problème de refinancement de sa dette souveraine.
C’est son secteur bancaire qui est en difficulté, après l’éclatement de la bulle immobilière et l’excès d’endettement privé. Malgré des « tests de résistance » opérés dans l’UE à l’été 2010, le système bancaire de ce pays n’a pas été suffisamment assaini ; des garanties publiques ont été données, massives, qui posent le problème actuel.
En raison de l’interdépendance des économies européennes, cette crise bancaire peut affecter d’autres pays européens. La Frankfurter allgemeine Zeitung du 16 novembre 2010 publiait les chiffres suivants que je reprends ici schématiquement, pour donner une idée des ordres de grandeur :
- En Irlande, sur 730 milliards de dollars en jeu, 150 milliards sont dans des mains britanniques (138 allemandes / 50 françaises) ;
- En Grèce, 175 milliards de créances sont détenues à hauteur de 53 par des banques françaises, 37 par des banques allemandes, 12 par des britanniques[2].
Les Britanniques se sont déjà déclarés prêts à venir au secours des Irlandais ; leur soudain intérêt - après des déclarations fracassantes au printemps, contre toute immixtion dans la zone Euro - vise en réalité à protéger avant tout les banques de la City qui, cette fois-ci ont plus à perdre.
Les fonds et établissements bancaires allemands, anglais, français ayant pris des risques hasardeux pourraient être renvoyés à leurs erreurs ; dans une économie de marché fonctionnant rationnellement, ce serait la sanction naturelle. Mais les autorités irlandaises, tout comme les gouvernements des pays où ces fonds / banques ont leur siège, ont peur de la "destruction créatrice" chère à l’économiste Schumpeter. Les banques finançant l’économie "réelle", personne n’envisage cette éventualité. Et il est vrai que les banques jouent un rôle spécifique dans une économie.
A l’automne 2008, le coût du sauvetage de certaines banques avait été laissé aux contribuables. Ainsi, l’Allemagne avait déjà sauvé en octobre 2008 la banque Hypo Real estate, en difficulté en raison de ses dettes « pourries », pour des dizaines de milliards d’euros. Certains prêts seront remboursés mais les finances publiques ont été mises à contribution.
C’est dans le but d’éviter ce type de transferts que la Chancelière allemande a proposé récemment au Conseil européen de réviser les traités en vue de créer un mécanisme de résolution de crise de la dette souveraine impliquant les investisseurs privés dans toute solution de sauvetage ou de résolution. On peut comprendre le message destiné aux contribuables ; mais les investisseurs privés l’ont parfaitement reçu, voire sur-interprété et ont commencé à se retirer de leurs positions dans les pays les plus faibles de la zone euro. Voilà d’où vient, en partie, la tourmente des 10 derniers jours...
La BCE avait pourtant mis en garde les dirigeants européens sur les dangers d’évoquer ce type de mécanisme, à un stade aussi prématuré. Il a fallu une déclaration des 5 ministres des finances allemand, français, britannique, espagnol et italien à Séoul, lors du G 20, pour rattraper un peu le tir, en précisant notamment que le mécanisme envisagé ne s’appliquerait qu’aux créances futures.
En arrière-plan de ces "accidents de parcours", un changement profond du monde est en cours.
1.2. Des mutations en profondeur
Le rappeler revient à enfoncer une porte ouverte mais j’ai parfois l’impression que les réformes entreprises pour en tirer les conséquences sont inversement proportionnelles au nombre de colloques, conférences et articles où la question est évoquée.
Je veux d’abord parler de la révolution technologique d’Internet qui n’a pas peu contribué à la contagion des marchés et des acteurs financiers ; elle a naturellement de multiples autres conséquences que je ne détaillerai pas ici.
Et plus encore, il faut citer l’émergence de puissances nouvelles, sur tous les fronts, notamment :
- financier (ainsi, la Chine détient, depuis 2006, les plus grandes réserves de change au monde ; au moins 2400 milliards de dollars) ; le dollar reste la devise dominante mais l’enjeu du moment est aussi la valeur de la monnaie chinoise ; notons que la Chine procède aussi à des achats stratégiques de parts de dettes souveraines (notamment en zone euro : Grèce, Portugal etc) qui lui donneront un effet de levier dans les processus de décision européens ;
- technologique ; voir le rapport de l’UNESCO sur la science, en date du 10.11. 2010 qui fait apparaître une montée en puissance rapide des pays émergents (notamment Chine et Inde mais aussi Brésil, Afrique du Sud, Mexique et Turquie, au détriment des positions certes encore dominantes des Etats-Unis, du Japon et de l’Europe).
- commercial : la Chine a dépassé l’Allemagne récemment.
A l’échelle du monde, l’UE ne représente plus que 7 à 8 % de la population et ses habitants vieillissent ; d’ici 2050, l’Allemagne aura perdu 10 millions d’habitants ; 1 Allemand sur 3 aura de plus de 65 ans ; en Italie, les tendances sont similaires. La France est plus dynamique.
Le danger que les Européens soient laissés sur la touche n’est désormais plus théorique (en décembre 2009, à Copenhague, ils ont été exclus purement et simplement des discussions en matière de climat).
*
Au total, on retiendra que l’enchaînement de ces « crises » n’était pas fatal : l’attribution de crédits immobiliers risqués aux USA aurait pu ne pas se produire dans une phase où la Grèce d’une part et l’Irlande d’autre part menaient des politiques différentes mais toutes les 2 sources de déséquilibres.
Les interconnexions ont assurément rendu encore plus vulnérables les maillons les plus fragiles de la zone euro mais une bonne part des problèmes que nous affrontons n’a rien à voir avec la mondialisation ; ils viennent du non respect, par trop de pays membres, des règles de l’euro et de l’interférence des pouvoirs publics avec le jeu des marchés.
Ces considérations m’amènent à examiner en second lieu la question plus large du niveau d’action politique / économique approprié.
2. La question du "level playing field" approprié
Une expression souvent utilisée à Bruxelles ne ressort pas dans le débat français ; il est vrai qu’il n’y a pas d’équivalent simple de "level playing field".
Créer un "level playing field" c’est assurer à toutes les entreprises, tous les acteurs (économiques et financiers), un cadre unique de règles les plaçant dans des conditions de concurrence loyale. Un pouvoir politique doit donc s’exercer au niveau où existe un ensemble économique. La mondialisation supposerait un gouvernement de la planète ou au moins un « pilotage » politique mondial.
Nous en sommes loin. Les Etats sont farouchement attachés à leur souveraineté, notamment les puissances émergentes. Animées d’un désir féroce de rattrapage, elles font la course au « moins disant » : en ayant les règlementations les plus accommodantes, elles attirent le business, sans grand égards, à ce stade – même si cela changera peut-être – pour des considérations sociales ou environnementales ou de long terme.
Nombreux sont ceux, parmi leurs dirigeants, qui considèrent même les règles multilatérales comme la dernière trouvaille des Occidentaux pour conserver leur hégémonie ou imposer leur modèle. Ils n’ont pas tort, les Etats-Unis (encore récemment avec leur « quantitative easing » consistant à recycler 600 milliards de dollars de dette) comme les Européens, ne s’étant jamais gênés pour prôner la coopération multilatérale tout en faisant parfois preuve d’un égoïsme bien trempé.
Les grandes entreprises mondiales s’en frottent les mains ; dans le grand poulailler mondial, les renards sont libres et font même la leçon au garde-champêtre ! Un dirigeant d’un grand groupe bancaire européen de taille mondiale disait récemment dans une réunion informelle : "mon terrain de jeu, c’est le monde, mes concurrents sont mondiaux. La finance qui était un des secteurs de force de l’Europe et des Etats-Unis, est en train de monter en puissance en Asie ou au Brésil. Déjà, par le passé, les Américains n’ont pas respecté les prescriptions prudentielles dites de "Bâle 2" (dans le cadre des accords de la Banque des règlements internationaux). Si, en Europe, vous imposez isolément des règles sévères sur les capitaux propres (l’accord suivant, dit "Bâle 3"), les rémunérations, la supervision, mes actionnaires me demanderont de me délocaliser."
En tant qu’élus, nous ne devons absolument pas céder à ce chantage d’autant plus que les mêmes dirigeants, en cas de difficulté, se précipitent dans le giron national pour être aidés.
Mais nous ne pouvons pas non plus sous-estimer complètement le danger que représente, pour nos pays, l’adoption de règlementations inefficaces et qui, de surcroît, pourraient faire perdre des dizaines de milliers d’emplois en Europe.
Entre l’utopie d’un gouvernement mondial et l’impuissance des Etats, la seule tentative à ce jour pour créer un échelon intermédiaire à la fois coopératif et efficace est l’Union européenne.
Nous devons impérativement ouvrir – ou plus exactement rouvrir – le débat sur la place des Etats, des Nations dans le monde. Je dis bien rouvrir car, ce qui est fascinant, c’est que les fondateurs de l’Europe se posaient exactement cette question et entendaient, par la construction communautaire, y répondre.
Ainsi P.-H. Spaak, ancien Premier ministre belge, négociateur du traité de Rome était infiniment plus moderne et ouvert que les esprits d’aujourd’hui ; il appelait dès 1966 à un changement d’échelle avec des motifs que la mondialisation n’a fait que renforcer :
"(…) Les nations telles qu’elles existent aujourd’hui se sont lentement formées. Elles sont le produit d’une longue évolution. Au nom de quoi peut-on prétendre que, dans leur état actuel, elles ont atteint leur état définitif ? Quelle est donc la loi qui leur interdirait de se fédérer d’abord et de s’intégrer ensuite ? Qui peut croire que telles qu’elles existent, elles vont se perpétuer à travers toutes les transformations du monde et que les incroyables progrès techniques vont laisser immuables les sociétés humaines telles qu’elles se sont un moment fixées au travers des temps ?" Article pour Le Soir, 4 novembre 1966.
Les souverainistes font peur en prétendant que les partisans de l’intégration européenne ourdissent le plan de détruire les Nations. C’est faux. Et Spaak le disait aussi, avec beaucoup d’élégance : « Il ne s’agit pas d’aimer moins sa patrie, d’oublier les heures de gloire ou de souffrance collectives, de renier de nobles traditions, d’effacer ce que les siècles ont apporté d’original aux différentes nations d’Europe. Il s’agit par contre de les grouper dans un cadre nouveau qui leur permettra, à chacune individuellement en même temps qu’à toutes ensemble, de retrouver la place et de jouer le rôle que ce grand et glorieux passé leur confère. » Article pour le Soir 7 juin 1966.
3. L’UE à la croisée des chemins
L’UE a une particularité : une telle crise représente pour elle, pour sa perpétuation, un risque vital ; c’est une grande différence entre l’UE et la Chine ou les Etats Unis.
Permettez-moi de faire 3 remarques : - Rappeler ce que l’UE a fait, dans ces crises ;
- Montrer pourquoi elle devrait aller plus loin ;
- Relever hélas que les dirigeants nationaux optent plutôt pour le repli.
3.1. La réaction européenne à ces crises
Sans être irénique, certains jugements sur l’UE sont excessivement négatifs. On ne peut pas dire qu’il n’y ait pas eu de réponse européenne aux crises que nous venons de mentionner. J’en prendrai 4 exemples :
- La réaction à chaud, à l’automne 2008, a été rapide ; le G 20 a été réuni au niveau des chefs d’Etat et de gouvernement à l’initiative des Européens (Nicolas Sarkozy) ; l’UE, pourtant souvent accusée de dogmatisme en la matière, a fait exception à ses règles de concurrence, pour la première fois depuis 1957, pour des montants vertigineux (27 % du PIB !) ; un plan de relance européen a été adopté, modeste en comparaison des plans américains et chinois mais non négligeable.
- L’UE s’est dotée de structures nouvelles de supervision financière ; sur la base d’un rapport fait par Jacques de Larosière et des efforts conjoints du Parlement Européen et de la Commission, des structures ont vu le jour qui, peu à peu, devraient pouvoir se développer et mieux contrôler le secteur ainsi que prévenir les crises (telle est la tâche du Comité Européen du risque systémique, rattaché à la BCE) ; de nombreux textes sont en cours d’examen pour renforcer les normes prudentielles des banques, contrôler les produits dérivés, limiter les rémunérations etc. ;
- Un fonds de sauvetage de l’Euro de 750 milliards venant du budget de l’UE, des Etats Membres et du FMI a été adopté en mai 2010 ; c’est une décision énorme pour l’Allemagne compte tenu du caractère sacro-saint de la clause de "no bail out" (article 125 du TFUE). Lors de l’abandon du Deutsch Mark pour l’Euro, les responsables politiques de l’époque avaient juré au peuple allemand que jamais, au grand jamais, l’Allemagne ne viendrait au secours d’un autre pays. Chacun des membres de la zone euro était censé respecter les règles et, le cas échéant, "faire le ménage" chez soi, c’est-à-dire assumer les conséquences de ses actes. On peut s’en réjouir ou le déplorer mais telles étaient les règles du jeu. Les Français n’ont pas toujours réalisé ce que représente le mouvement fait par l’Allemagne en mai 2010. Ne nous cachons pas la vérité, la crédibilité de la zone euro repose sur l’Allemagne seule. Et l’Allemagne a fait ce qu’il fallait, tard peut-être, mais elle l’a fait.
- La Commission a aussi proposé une réforme du pacte de stabilité et de croissance qui est en cours d’examen au Parlement européen et au Conseil et qui va dans le bon sens, incontestablement, en proposant une sévérité accrue dans le respect des règles, la prise en compte – nouvelle des déséquilibres macro-économiques dans les analyses, et une approche commune des procédures budgétaires nationales.
Le problème n’est pas l’inaction. C’est plutôt que l’action reste prisonnière de schémas. Elle tente d’améliorer le cadre juridique à la marge, elle ne tire pas parti de la crise pour le changer. Elle n’ose pas.
3.2. L’UE reste "dans la boîte"
C’est notamment frappant pour l’Euro qui pourtant, aux dires mêmes de ses créateurs, n’était pas censé reposer durablement sur la simple coordination des politiques économiques. Celle-ci devait céder la place à une union politique, à définir.
Or le débat qui se déroule depuis le sauvetage de la Grèce, et maintenant avec le paquet de textes présenté par la Commission, pour la réforme du pacte de stabilité, est complètement "in the box" comme diraient les anglophones. Alors même que la coordination a montré ses limites, empiriquement, alors même que le Conseil a failli dans sa mission, l’hypothèse d’une union politique plus poussée est écartée d’emblée, sans aucune réflexion.
Je rappelle notamment qu’en vertu des traités (article 121 et s.), le Conseil des ministres des finances est responsable de la surveillance mutuelle des Etats membres ; c’est le Conseil, alerté par la Commission, qui devait corriger les dérives. Or les ministres n’ont pas vu les problèmes ou pas osé les aborder, qu’il s’agisse des chiffres truqués des Grecs, de la bulle immobilière espagnole ou de la surchauffe de l’économie irlandaise. De même que personne n’a exercé de véritable pression sur la France qui, depuis des années, vote des budgets en déséquilibre et augmente sa dette.
Dans le fond, le plus surprenant, ce n’est pas que le Conseil lui-même refuse de céder ses pouvoirs ; après tout, comme dit le dicton, "on ne demande pas à la dinde de préparer Noël". C’est plutôt que personne ou presque, dans les médias, dans le grand public ni même dans les milieux économiques ne dénonce avec force l’impuissance du système de coordination et, accessoirement, la légèreté de certains gouvernants.
Dans l’Union européenne, la souveraineté des Etats doit être respectée, tout comme les prérogatives des Parlements nationaux. Nul ne le conteste. Mais encore faudrait-il que les autorités exécutives et législatives nationales se montrent dignes des missions qui leur sont confiées et - quand des engagements clairs et chiffrés ont été pris et quand les enjeux sont si grands – tiennent parole. Trop de responsables nationaux considèrent encore la convergence des économies européennes comme une considération subalterne. L’Europe est le cadet de leurs soucis. Ce n’est pas de la souveraineté, c’est de la désinvolture.
Ceux qui, comme certains parlementaires européens, ou le Président de la BCE Jean-Claude Trichet, appellent à un grand pas en avant, au-delà d’une coordination des politiques au Conseil, sont traités d’extrémistes, voire d’irresponsables. Et non les prétendus responsables qui n’ont pas exercé leurs responsabilités…
Même si la Commission a raison de proposer un renforcement de la règle, voire un durcissement des sanctions, la question n’est pas seulement le degré de sévérité de la règle ou le montant de l’amende, c’est l’acceptation du code de la route lui-même. Et le refus de l’aberration qui tient à ce que les ministres au Conseil sont à la fois ceux qui commettent l’infraction et le gendarme. Quand on sait que les Etats commercent entre eux (voir le montant des ventes d’armes à la Grèce par exemple, par la France et l’Allemagne), qu’ils ont des intérêts liés et que, de manière générale, les hommes politiques préfèrent ménager leurs collègues : on voit mal pourquoi, à l’avenir, le Conseil se mettrait soudain à exercer une surveillance mutuelle efficace. Dans ce panorama, il va sans dire que l’affaiblissement de la Commission joue un rôle, même si ma conviction profonde est que la responsabilité majeure est au Conseil.
3.3. Le repli national contre les progrès communautaires. La méthode communautaire n’est pas parfaite mais, en permettant : - la cohabitation de « grands » et de « petits » Etats et la reconnaissance du rôle des Etats,
- le jeu d’institutions indépendantes, garantes de l’intérêt général et du respect des règles, notamment la Commission, la Cour de justice ou la BCE,
- une dose de vote majoritaire,
- l’intervention d’un Parlement élu au suffrage universel direct,
elle constitue notre atout majeur dans la mondialisation.
Elle peut nous donner une voix plus forte pour défendre nos valeurs et nos intérêts dans la société internationale telle qu’elle est.
Faire le pari de l’Europe communautaire, aussi intégrée que possible, c’est donner au monde un exemple d’une supranationalité qui fonctionne, ce dont il a par-dessus tout besoin. Pascal Lamy l’a magistralement démontré dans "La démocratie monde" (Le Seuil 2004). Paradoxalement et alors qu’on aurait jamais eu plus besoin d’action commune, les responsables actuels s’évertuent à démolir les réalisations européennes.
· D’abord, la rhétorique devient franchement hostile à l’UE.
Dans un discours le 2 novembre à Bruges, Angela Merkel a enterré explicitement le concept de « méthode communautaire » lui substituant celui de « méthode de l’Union » faisant la part belle aux Etats. Curieusement, plus l’Allemagne pratique la solidarité européenne - et nous devrions lui en être reconnaissante – plus elle refuse de l’assumer. En insistant sur le rôle des Etats, Mme Merkel n’a pas tort ; ils sont indispensables dans le système communautaire. Mais elle ne se rend pas compte qu’elle donne ainsi un message négatif sur l’UE communautaire, susceptible de nourrir une défiance supplémentaire et de compliquer sa tâche.
Nous avons eu un exemple des effets pervers de cette attitude : la critique permanente – voire pavlovienne – de la "bureaucratie bruxelloise" ("Verordnungswut aus Bruessels") a abouti à ce que les grands Etats - dont l’Allemagne – aient refusé à Eurostat (l’office de statistiques européen) les pouvoirs d’investigation nécessaires. Avec les résultats que l’on sait : l’incapacité de démontrer que le budget grec était inexact.
Dans le même temps, Nicolas Sarkozy se comporte au G 20 exactement comme si nous n’avions pas une monnaie commune, ce qui est le meilleur moyen de desservir son propre objectif, louable, de chercher à réformer le système monétaire international. Comment convaincre des Américains réticents et des Chinois hostiles à un nouveau "Bretton Woods" que nous voulons vraiment un jeu multilatéral si nous négligeons de mettre en valeur nos propres réalisations, à commencer par l’euro ? L’euro gagnerait à avoir une seule représentation politique extérieure, au G 20, au FMI (prévue par le traité de Lisbonne, article 138). Ne nous faisons pas d’illusion : sans unification des Européens, le G 20 jouera contre l’Union européenne [3].
Enfin, les gouvernements européens n’hésitent pas à fragmenter encore plus le Marché unique : ainsi, en matière financière, la France introduit unilatéralement une limitation des rémunérations dans les banques, ou encore une taxe sur les banques ; l’Allemagne impose isolément une interdiction de certains produits financiers. Le Royaume-Uni prétend avoir un droit de veto sur la supervision européenne. Une destruction durable du marché unique serait fortement préjudiciable à la croissance. Le rapport[4] remis par Mario Monti au Président Barroso en mai dernier ouvre des pistes intéressantes pour renforcer le socle de notre prospérité, combiner plus de liberté et plus de soutien des citoyens. La Commission ne doit pas le diluer.
*
En conclusion.
Nous avons perdu des décennies précieuses comme le démontrent les propos de Spaak. Désormais, le pas en avant doit être fait au moment où l’UE compte 27 membres, est fragilisée par la crise, où de nombreuses personnes sont anxieuses voire désespérées et où, depuis des années, nos élites tiennent un discours à contre-emploi, défensif, se vautrant dans les arguments des anti-européens dont ils partagent souvent les peurs.
Mais le péril inverse n’est pas moindre ; si nous ne prenons pas les décisions que l’Histoire impose, l’Europe entière risque de perdre la main. Entre le "grand soir", impossible, et la consolidation du statu quo, intenable, il devrait y a avoir la place pour une démarche résolue, par étapes vers plus d’intégration de la zone Euro et de l’Union européenne. L’été dernier, alors que je cherchais à réfléchir en sortant du court et même du moyen terme, j’ai cherché à savoir comment des hommes de la fin de l’Antiquité avaient vécu cette "charnière". Entre l’Union Européenne et l’empire romain, il y a quelques similitudes: les Romains ont établi la paix, par le glaive certes, mais elle a duré ; l’Empire a rassemblé des peuples « unis dans la diversité », partageant des règles de droit. Rome a bâti des routes, des aqueducs, des thermes, comme l’UE finance des équipements grâce aux « fonds structurels ». Sans parler du rayonnement intellectuel de l’Empire romain : en témoigne, à la même époque, l’éclat de Carthage et la postérité de St Augustin.
Et je suis tombée sur un petit livre écrit par un certain Rutilius Namatianus[5]. Son exemple, son témoignage si humain peuvent nous convaincre plus encore que des raisonnements abstraits.
De cet homme, nous savons peu de choses si ce n’est qu’il était un citoyen romain, "originaire d’une des régions de la Gaule les plus durement ravagées par les Barbares" dit le Budé. Comme son père, il avait accompli à Rome une belle carrière publique comme préfet ; vers 416 ou 417, alerté par la gravité des troubles dans ses terres natales, il a décidé de rentrer en Gaule. Un fragment du très beau récit en vers de son périple "De redito suo" ("Sur son retour") [6] volontairement interrompu ? Ou inachevé ? Ou perdu ? - nul ne sait - nous est resté.
Le chant d’amour de Rutilius Namatianus à "la Ville" qu’il quitte à regret peut nous faire réfléchir : alors qu’il traverse, par voie de mer - la terre n’étant pas assez sûre - des régions de plus en plus incertaines, il écrit ainsi, parlant de Rome : "les siècles qu’il te reste à vivre ne sont soumis à aucune limite, tant que subsistera la terre et que le ciel portera les astres".
Nous connaissons la suite : la chute de Rome, la fin de l’Antiquité.
Je ne veux pas dramatiser, ni pousser trop loin la comparaison mais ce récit m’a frappée. Une question me taraude : et si, nous manquions de discernement au point de sous-estimer les changements d’échelle nécessaires dans une époque charnière ? Pourquoi sommes-nous si persuadés que nos fragiles réalisations sont pérennes?
Je ne suis pas du tout pessimiste, encore moins désespérée parce que l’intégration européenne offre, à mon sens, des pistes solides pour éviter le déclassement de l’Europe. Encore faudrait-il une prise de conscience dont nous sommes assez loin.
Avec quelques députés européens dont Guy Verhofstadt, Dany Cohn- Bendit et Isabelle Durant, rejoints depuis par d’autres, nous avons créé le groupe Spinelli afin de rappeler que l’intérêt général européen doit enfin prévaloir sur des intérêts plus étroits. Des personnalités de toutes tendances nous soutiennent de Joschka Fischer à Ulrich Beck, de Mario Monti à Jacques Delors [7].
Nous sommes persuadés que l’Europe doit sortir de la boîte étroite où certains l’enferment. Le fédéralisme, la méthode communautaire ne sont pas des vieilles lunes, ce sont des idées neuves en Europe et pour le monde. Nous devrions au moins avoir le droit de débattre de leurs mérites, comme ce soir. Je vous remercie de votre attention.
[1] Voir notamment, La mondialisation pour les Nuls, First, 2010, de Francis Fontaine (+), avec la participation de Brune de Bodman et Sylvie Goulard
[2] Deutsche und Britishe Banken bangen mit Irland (page 12)
[3] G 20, l’Europe en danger 13.11. 2010
[4] http://ec.europa.eu/bepa/pdf/monti_report_final_10_05_2010_fr.pdf
[5] Je remercie au passage un de mes anciens élèves italiens, excellent connaisseur de l’Antiquité, Gabriele La posta qui m’a aidée à aborder le temps long.
[6] Budé, 1933, 2005, édition bilingue
[7] Pour plus de détails, voir www.spinelligroup
|