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Bruxelles, le 9 décembre 2009
Remise du prix du livre européen
Merci à France Roque et à toute l’équipe du prix du livre européen, pour en avoir pris l’initiative et pour avoir organisé cette soirée. En 2007, j’étais déjà arrivée en finale de la première édition pour mon ouvrage « Le Coq et la perle » (Seuil) ; c’est une joie d’autant plus grande, ce soir, d’en être lauréate.
Merci à tous les membres du jury qui ont bien voulu distinguer mon travail et tout spécialement, merci à Ezio Mauro, directeur du quotidien La Repubblica, Président de ce jury ; vu le combat que mène votre journal en faveur de la liberté d’expression en Italie, un pays qui m’est cher, je suis très sensible au fait que ce soit vous, ce soir, qui me remettiez ce prix ; voilà ce que nous appelons en français « une cerise sur le gâteau ».
Sur cet ouvrage, je voudrais rapidement faire trois remarques : c’est un livre hardi, un livre communautaire, un livre plein d’espoir.
Un livre hardi
Ce livre est d’abord une entreprise hardie parce qu’il fait le pari de parler d’Europe très sérieusement sans se prendre au sérieux : le fond est solide mais le ton est léger. Au rebours de ce que font un certain nombre d’hommes politiques européens qui arrivent à rendre l’Europe rébarbative sans donner généralement beaucoup d’éléments de contenu. Ma conviction profonde c’est que nous avons besoin de parler d’Europe avec émotion, avec humour, de la rendre vivante ; c’est ainsi seulement que nous pourrons reconquérir le cœur des Européens.
C’est aussi un livre hardi parce que lors de sa conception, la France était encore sous le choc du referendum négatif sur le traité constitutionnel. L’une des choses qui m’a décidé à me lancer dans cette aventure, a été le fait, entre autres, que la collection des Nuls se vende en grandes surfaces et puisse toucher le public le plus vaste.
Ainsi, ce prix, ce soir, récompense avant tout une certaine forme de persévérance dans laquelle j’ai été encouragée par un grand Européen auquel je voudrais rendre hommage : juste après le non français, début juin 2005, j’avais eu la chance de rencontrer à Berlin le Chancelier Kohl. De ces évènements qui passaient pour un tremblement de terre, il avait dit, avec son accent du Palatinat, sans se départir de son calme serein : « es ist klein Wasser ». (c’est peu de choses). Si vous croyez à l’Europe avait-il rappelé, continuez à vous battre, sans vous laisser abattre. Le message tranchait tellement sur le découragement ambiant qu’il m’avait marquée.
Je remercie Vincent Barbare le président des Editions First et Benjamin Arranger (mon éditeur, qui a fait le voyage de Paris pour être parmi nous ce soir), de m’avoir permis, dans un contexte difficile, de faire un livre engagé. Non pas un manuel ou un ouvrage aseptisé mais un livre qui prend parti.
Un livre communautaire
Ce livre défend en effet une certaine conception de l’UE : il prône ce qu’on appelle dans le jargon la « méthode communautaire ». Celle-ci est simple : elle rejette viscéralement le nationalisme ; loin d’encourager l’enfermement dans les identités nationales, elle invite à les dépasser. Elle consiste à chercher l’intérêt général de tous les Européen qui n’est pas le plus petit dénominateur commun d’intérêts dits nationaux. C’est pourquoi la partie 2 du livre m’est la plus chère : elle évoque des principes souvent éludés voire inconnus alors qu’ils sont indispensables à la compréhension de l’entreprise.
Ma conviction, c’est que toutes les formes d’Europe ne se valent pas. Nous vivons un temps de confusion où l’intergouvernemental est présenté comme une panacée alors que ce n’est qu’un ersatz. Comme disait Monnet en exergue de ses Mémoires, dans une phrase que j’ai citée plusieurs fois dans Les Nuls : « nous unissons les hommes, nous ne coalisons pas les Etats ». En peu de mots, le caractère révolutionnaire de la méthode communautaire est résumé.
En matière de supervision financière (sujet qui m’importe car je suis rapporteur du texte sur le Conseil européen du risque systémique), nous venons d’avoir un exemple, la semaine dernière, du dévoiement actuel de l’Europe par les gouvernements nationaux : même après une crise effroyable, ils continuent à présenter des solutions à partir de schémas à courte vue, visant avant tout la défense de leurs prérogatives, au lieu de rechercher la solution qui est conforme à l’intérêt général. De même, sur le climat : il ne sert à rien de remettre des drapeaux sur les politiques liées au changement climatique. Le péril ne connaît pas de frontières. L’action politique doit s’organiser désormais de manière à dépasser les cadres nationaux.
Un livre plein d’espoir
Ces Nuls sont enfin un livre plein d’espoir ; l’ouvrage rappelle que, si imparfaite soit-elle, l’Union européenne nous apporte beaucoup.
Je suis émue et ne serai jamais blasée, Monsieur Schmitt, Monsieur Miquel Angel Martinez, que les peuples hongrois ou espagnol, que toutes les autres victimes du communisme et de la dictature du Sud, aient rejoint l’UE et vivent désormais libres.
Nous devrions plus souvent nous réjouir de ce que l’Europe a accompli. Nous devrions plus souvent emprunter aux Américains leur vision positive de la vie et leur fierté d’être ce qu’ils sont. L’UE ne sera jamais acceptée par les citoyens si nous ne la donnons pas à aimer, si nous n’en montrons pas les bons côtés, avec joie et confiance en nous-mêmes.
Ces dernières années, certains équilibres ont été rompus, c’est vrai, il faut aussi oser le dire. Les inégalités se sont accrues, l’équilibre initial entre le marché qui apporte la compétitivité et les politiques soucieuses du bien être des populations a été rompu. Nous n’avons pas besoin de réinventer la roue mais juste de prendre conscience de certaines dérives et de les corriger. Les signataires du traité de Rome assignaient ainsi pour « but essentiel à leurs efforts, l’amélioration constante des conditions de vie et d’emploi de leur peuple ». On ne peut être plus clair que ce préambule. Retrouvons-en l’esprit, appliquons le. Aussi je me félicite que le Président Barroso ait récemment compris le besoin de relancer le marché unique en réconciliant le social et le marché et, qu’à cette fin, il ait confié une mission à l’ancien commissaire Mario Monti qui a une grande expérience et vient, cher Monsieur Mauro, d’un pays qui a beaucoup contribué à la construction de l’Europe unie.
L’UE peut aussi apporter beaucoup au monde ; elle constitue le prototype le plus élaboré d’un nouveau mode de « gouvernance » supranationale, démocratique, fondée sur la régulation et l’adhésion volontaire des peuples qui la composent. Jacques Delors, ici présent, avait vu juste quand il la décrivait déjà, voilà quelques années, comme le « laboratoire de la mondialisation ». Pour cela, nul besoin de rendre « outward looking » une Europe qui serait trop « inward looking » comme a tenté de le faire croire Gordon Brown à Hampton Court en 2005. Nous devons juste retrouver le sens du projet des Pères fondateurs dont l’ambition allait bien au-delà de la paix à l’intérieur de l’Europe ; leur plan pour l’Europe unie était déjà, dans les années 50, de défendre des valeurs et une civilisation. C’est là ce qui fait la grandeur de la démarche européenne, et lui donne sa force, au-delà des vicissitudes.
Idéalisme que tout cela ? Peut-être. Je l’assume. Certains idéalistes d’après-guerre nous ont prouvé que le réalisme n’est pas du côté de ceux qui prônent l’équilibre des forces et le choc des Nations. Le réalisme, c’est de croire à l’aventure communautaire en goûtant sa formidable part d’idéal.
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