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« Il faut cultiver notre jardin européen », Le Seuil, juin 2008
Le titre de l’ouvrage est inspiré par la dernière phrase de Candide. En effet, la coïncidence aurait amusé Voltaire. Deux cent trente ans après sa mort, son ironie n’a pas vieilli. L’histoire de l’Union de la Méditerranée, c’est Candide au XXIème siècle. Dans cette aventure aussi, il est question d’Allemagne et de Méditerranée ; la quête du « meilleur des mondes possibles » passe par Lisbonne et traverse des pays où l’on interdit toujours de penser et de ne pas croire ; elle vaut de recevoir quelques coups de pied allemands bien sentis et, à la fin, les héros seront peut-être heureux de « manger des cédrats confits et des pistaches » avec les Turcs. Surtout, les enseignements de ce conte philosophique contemporain rejoignent la morale voltairienne : « il faut cultiver notre jardin » européen.
Cet ouvrage examine la pertinence d’un projet que Nicolas Sarkozy a exposé lorsqu’il était candidat à la Présidence de la République, consistant à créer une « Union de la Méditerranée » ouverte aux pays riverains de cette mer, qu’ils soient européens ou du sud. Une fois élu Président, il a confirmé son intention dans un deuxième discours prononcé à Tanger.
L’importance de la zone méditerranéenne ne fait pas de doutes. La stabilité de l’Union européenne comme sa prospérité en dépendront en partie à l’avenir. Mais, dans sa version initiale, le projet du Président français comportait plusieurs failles préoccupantes que le livre développe dans cinq chapitres.
1. D’abord, il excluait l’Allemagne et tous les pays de l’UE qui ne sont pas riverains de la Méditerranée, rompant ainsi avec le choix fondamental opéré dans les années 50 selon lequel il n’y aurait plus désormais qu’une seule et unique communauté stratégique franco-allemande. L’avenir de l’Europe ne se jouera pas seulement au sud, ni seulement à l’est. Il se jouera dans notre capacité à accompagner, dans une démarche commune, la démocratisation et le développement de tout notre voisinage.
2. Il consistait en outre à lancer un grand projet diplomatique en dehors de la politique étrangère et de sécurité commune à 27, en dehors des processus euro-méditerranéens qui existent depuis 1995 (processus de Barcelone). Cette approche n’est pas du goût de nos partenaires européens ; elle ne répond pas non plus forcément aux aspirations des pays du Sud qui préfèrent avoir l’UE entière comme interlocuteur ; celle-ci offre en effet les chances d’amorcer un dialogue dépourvu de ressentiment post-colonial et les opportunités d’un marché bien plus vaste.
3. Le contenu exact de ce partenariat était incertain. De nombreuses allusions au vocabulaire communautaire (« Union » ; « communauté de destin » ; « union sans cesse plus étroite »), comme le souci de parité dans les relations nord / sud ou encore le recours à des « projets concrets », ne laissaient subsister aucun doute sur l’inspiration. Il s’agissait bien de la Communauté européenne elle-même. Mais, dans le même temps, de nombreuses différences se faisaient sentir avec ce précédent : le projet était une initiative française unilatérale ; l’absence de dialogue entre pays du sud ne permet pas d’observer une volonté de réconciliation ; les valeurs communes font défaut entre nord et sud ce qui interdit de parler de « communauté de destin » ; une relation paritaire est difficile à instaurer en l’absence de libre circulation des personnes ; les problèmes endémiques du Sud, comme la corruption, le manque de démocratie, de liberté, les discriminations envers les femmes, ne sont pas même évoqués.
4. Conçu à l’origine comme une alternative à l’adhésion de la Turquie à l’UE, le projet a clairement fait long feu. La question des frontières de l’UE demeure entière ; or aucune réorientation des négociations d’adhésion ne sera possible sans le soutien de l’Allemagne. D’où l’importance de ne pas aborder cette zone en faisant « cavalier seul », sans Berlin.
5. Enfin, les citoyens n’ont pas été consultés, ni impliqués. Comment imaginer de créer une deuxième « union », en 2008, sans vérifier que les citoyens en acceptent le principe, s’agissant notamment de pays qui accusent de graves retards en matière de droits de l’homme, de liberté religieuse, d’égalité hommes / femmes ? En privilégiant les rencontres au sommet, comme le sommet des 13 et 14 juillet 2008, les autorités françaises, loin de suivre la méthode communautaire, sont revenues aux illusions intergouvernementales. Dans ces pays là, les gouvernements en place sont autant une partie du problème que leur solution. Mieux vaudrait travailler avec les sociétés, les ONG, les collectivités locales.
Lors d’une rencontre franco-allemande à Hanovre, en mars 2008, la Chancelière a exposé ses réticences ; un compromis a été trouvé qui consiste à ramener le grand projet français là où il aurait toujours dû rester ; dans le cadre de l’UE à 27. Cette solution a été entérinée par le Conseil européen du même mois. La Commission a commencé à travailler sur l’hypothèse d’une relance du processus de Barcelone.
Sans doute serait-il temps de méditer sur la question de savoir pourquoi, à chaque alternance, les nouveaux dirigeants – français ou allemands – sont tentés par une incursion solitaire en dehors des sentiers battus, avant de revenir au bercail commun. Encore faudrait-il savoir ce que signifie cette concession majeure aux Allemands : une manœuvre tactique à la veille de la Présidence française de l’UE ou une inflexion stratégique.
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