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Janvier 2009, Donner l’Europe
Maison d’arrêt de Bois d’Arcy, 6 janvier 2009. Une neige éblouissante dissimule à peine le béton brut. Avec d’anciens élus locaux du Mouvement Européen, je viens parler d’Europe à des détenus dans le cadre d’un programme d’instruction civique offert à des volontaires proches de leur libération.
Depuis longtemps, je souhaitais prendre la parole devant des prisonniers. Pour marquer que l’Europe n’est pas l’affaire des « élites ». Pour témoigner ma solidarité à l’égard ceux qui, dans les prisons de la République, souffrent au quotidien. Pour mesurer combien l’Europe – celle de « Bruxelles » ou celle de « Strasbourg » - nous tire vers le haut : le Conseil de l’Europe a raison de dénoncer sans relâche la situation préoccupante des prisons françaises.
Je m’attendais à ce que ce soit dur, à ce que ce soit triste. C’était dur, c’était triste. Je m’attendais à de la provocation, à une épreuve. Je me trompais. Ces quelques jeunes, un peu perdus m’ont fait un merveilleux cadeau : ils m’ont ramenée à l’essentiel. Et le moment le plus dur fut quand un gardien est venu les chercher. Nous avions passé ensemble un bon moment, détendus. Leurs visages se sont fermés.
A chacun de nous, militant européen, il est arrivé un jour de dire « la paix, c’est bien mais ce n’est plus une motivation ». Bien heureux sommes-nous de ne pas connaître la violence, de croire que la guerre n’est plus qu’une horreur pour le journal télévisé ! Dans les cités françaises où ont grandi ces jeunes détenus, dans les cellules où, au nom de la justice, la société les entasse, la violence, la loi du plus fort, n’ont pas disparu. Leurs réactions sur ce point m’ont ouvert les yeux. C’est pourquoi il faut sans doute oser encore présenter l’Europe pour ce qu’elle est : le refus catégorique de l’emploi de la force, une école de respect mutuel.
A chacun de nous, il est arrivé un jour de rêver que nous aurions plus de moyens pour parler d’Europe, que nous pourrions améliorer la « communication ». Et la première question a fusé, dans l’atmosphère un peu étrange de cette salle de classes aux vitres sales, à l’horizon barré: « c’est le ministère de la justice qui vous paie ? » Une fois précisé que personne ne nous payait, que nous étions tous là à titre bénévole, aussitôt, la glace a été rompue. Pour convaincre, l’essentiel n’est pas d’avoir des brochures en quadrichromie ou des power-point high tech. C’est d’aller vers les autres, c’est de leur parler avec son cœur, de leur offrir du temps, de manière désintéressée. Combien de « communiquants » ont pensé qu’il fallait « vendre » l’Europe ! Peut-être faut-il la donner. Et la repenser pour en faire un espace plus humain, plus solidaire où l’argent n’est pas roi.
A chacun de nous, il est arrivé un jour de se demander s’il existe une manière de résumer en une phrase la construction européenne. Dans aucune de mes conférences sur l’Europe, en France ou à l’étranger, personne ne m’a jamais donné la réponse. Au détour de la conversation, un de ces jeunes écorchés vifs a fait cette remarque simple qui condense si bien la quintessence de l’intégration européenne que nous aurions tous pu y penser plus tôt : « alors Madame, faire l’Europe, c’est refuser que les choses restent comme elles sont ».
Pourquoi nous obstinons nous à présenter au grand publics ses institutions (trop abstraites), ses politiques (trop lointaines), ses procédures (trop désincarnées) alors qu’il vaudrait mieux présenter l’Europe pour ses vertus intrinsèques, compréhensibles par tout le monde : l’Europe unie comme le refus de la résignation. L’Europe n’est pas avant tout une organisation, c’est la foi dans la capacité humaine à s’améliorer.
Merci aux jeunes de Bois d’Arcy. Ce jour là, c’est moi qui ai le plus appris.
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