Chroniques européennes du large N°27
2 juin 2009
La loyauté à l’échelle du monde (Concurrence, partie 2)
Le défi majeur de notre génération est de réorganiser la production et les échanges mondiaux de manière à ce que des peuples connaissant des conditions de vie extrêmement disparates puissent prospérer. Faire advenir une concurrence loyale, durable, à l’échelle de la planète, voilà l’enjeu.
Le monde actuel est horriblement injuste. Aussi voudrais-je exclure d’emblée les solutions consistant à « se protéger » ou à « protéger nos acquis » en affamant plus encore le reste de la planète. Lors d’un débat à Sciences Po Poitiers, une femme tête de liste d’extrême droite dans l’Ouest a osé affirmer devant des jeunes qu’elle ne se sentait pas concernée par le sort des peuples lointains. C’est odieux et à courte vue. La fraternité commande de nous intéresser aux êtres humains qui souffrent. Notre intérêt aussi, si nous voulons prévenir les désordres que génère tant d’injustice, à commencer par l’immigration sauvage.
Il ne serait pas équitable que nos producteurs soient astreints à respecter des normes environnementales et sociales exigeantes tandis que toute la terre exporterait chez nous des produits qui s’y déroberaient entièrement. Mais il ne serait pas non plus équitable d’imposer du jour au lendemain aux plus pauvres, à ceux qui manquent de tout, des législations de « riches » que nos sociétés ont mis 200 ans à générer. Il va donc falloir négocier, trouver des équilibres, travailler beaucoup plus avec les sociétés civiles. De nombreuses expériences de commerce équitable, de micro crédit ou d’aides au développement innovantes (le programme de Danone au Bangladesh par ex), ouvrent des pistes plus intéressantes que les « grandes messes » qu’affectionnent les diplomates et les dirigeants, comme la rencontre de « l’Union pour la Méditerranée », en juillet 2008 à Paris.
Demander des règles mondiales paraît relever du bon sens le plus élémentaire. Mais, pour y parvenir, les citoyens doivent prendre conscience qu’une REVOLUTION est nécessaire dans les relations internationales. A l’évidence, les moyens des Etats, même les plus grands, ne suffiront plus pour affronter le changement climatique ou relever le défi de nourrir bientôt 9 milliards d’humains. A l’évidence, les procédures de signature de traités, de ratification, de réserves qui vident le droit international de son contenu ne sont plus adaptées à l’urgence. Mais la souveraineté des Etats demeure sacrée, le veto monnaie courante. Le travail des organisations internationales « classiques », comme les Nations Unies par exemple, s’en ressent ; des milliards d’êtres humains en souffrent. Tant pis, nous disent les Chancelleries diplomatiques.
Dans ce chantier titanesque, nous Européens, sommes les seuls à posséder un immense atout : cette révolution, nous avons commencé à l’accomplir. Nous sommes le seul continent où, depuis soixante ans, elle est en marche. Bien sûr, ce n’est pas parfait mais le pas le plus dur a été franchi, celui du partage volontaire de souveraineté L’immense vertu de l’UE, même si les Européens ne la voient plus, c’est d’avoir permis à des Etats souverains, anciens ennemis, de respecter les mêmes règles et de les exporter. Nous avons tout particulièrement cette expérience dans le domaine de la concurrence. C’est pourquoi Barack Obama et son administration ont appelé récemment à s’inspirer, aux Etats-Unis, du modèle européen ! Un hommage extraordinaire dont, naturellement, on a fort peu parlé chez nous.
Quand des groupes comme Microsoft ou Intel par exemple sont condamnés pour abus de position dominante par le juge communautaire et que Bill Gates se plie à cette décision, quand la Commission empêche la fusion de deux sociétés américaines, et non des moindres, General Electric et Honeywell, malgré des pressions de George W Bush en personne, et que Jack Welch se plie à cette décision, nous devrions mesurer l’impact de l’Europe dans le monde, nous devrions réfléchir à deux fois avant de traiter l’UE « d’impuissante »* ou de se gausser des « technocrates » de Bruxelles.
La concurrence représente pour l'UE un véritable instrument d'intervention à l'échelle mondiale. Elle est, à ce jour, un outil redoutablement efficace pour réguler le marché, avec des effets en dehors de nos frontières, sur des sociétés privées multinationales d’ordinaire peu coopératives. Forte de ses 500 millions de consommateurs, forte de ses règles originales, l’UE est une puissance dans la mondialisation. Une puissance qui s’ignore. Et une puissance qui ignore où réside sa force : celle-ci est toute entière dans les politiques « communautaires » (comme la politique de concurrence), c'est-à-dire dans les politiques vraiment effectuées en commun, en impliquant les institutions communes. Il suffit de comparer leur impact et celle de la prétendue « politique étrangère et de sécurité commune (PESC)» pour voir où résidait le génie des pères fondateurs : alors que la diplomatie européenne n’a pas dépassé le stade de la coordination et n’a guère d’influence, la politique de concurrence européenne est louée partout dans le monde. Confiée à des responsables identifiés, chargés de défendre l'intérêt général européen, débarrassées des pesanteurs de l'unanimité, elle est plus visible et plus efficace.
Dans l’Union européenne, il ne faut pas voir avant tout un nouveau mastodonte capable de jouer dans « la cour des grands ». En faisant prévaloir le droit sur la force, par des règles identifiables et des juges respectés, elle change la donne du jeu international. Là réside sa vraie grandeur et, quoi qu'en disent ses détracteurs, son immense valeur dans la mondialisation. Yes we can (compete).
Sylvie Goulard
* tract de l’UMP pour cette élection
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