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L’Europe de Jean Monnet n’est pas morte !
Ce n’est pas dans l’épreuve qu’il faut abandonner.
Certains l’enterrent avec allégresse. Dés le 3 juin 2005, moins d’une semaine près le référendum français, le journal The Economist rédigeait son épitaphe : « Depuis au moins cinquante ans, les Britanniques ont eu deux objectifs principaux en Europe : le premier était d’entraver la marche vers une Union politique de l’Europe ; le second était d’éviter une domination franco-allemande sur la politique européenne. La mort de la Constitution a permis de faire d’une pierre deux coups ».
Que des eurosceptiques britanniques jouent les croque-morts, c’est de bonne guerre. Ils n’y ont jamais cru. Mais que des pro-Européens, en France ou ailleurs, abandonnent la partie, parce que le temps des épreuves est venu, voilà qui est plus inquiétant.
D’abord, avant de dresser le constat de décès, encore faudrait-il être sûr de savoir par quoi elle serait remplacée … Là-dessus, les fossoyeurs ne nous donnent pas de certitudes. N’est pas Monnet qui veut.
Ensuite, la fidélité à Monnet n’est pas une nostalgie. Depuis 1950, le monde a changé, l’Europe aussi ; l’Union, hétérogène, compte 27 Etats. Il n’est pas question de le nier, ni de s’enfermer dans le regret de la petite Communauté des Six dont les anciens savent fort bien qu’elle n’était pas pavée de roses.
N’oublions jamais que l’Europe à 27, c’est la victoire de la liberté sur le totalitarisme. Yalta, c’est fini et c’est Staline qui a perdu.
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Monnet dévoyé Et si, au contraire, nos problèmes venaient de ce que, ces dernières années, la méthode Monnet a été abandonnée, mal appliquée, en En tout cas mal comprise ? Ma certitude est que nous ne souffrons point d’un excès de fidélité mais d’un dévoiement.
Ce qu’on appelle, dans le jargon, la « méthode Monnet », c’est le fruit d’une expérience et non d’un parti pris ; dans les commissions de ravitaillement des troupes française et britannique pendant la guerre de 14/18, à la Société des Nations impuissante face à la montée du nazisme, au Commissariat au plan, Jean Monnet a compris que les discussions intergouvernementales ne garantissent pas l’action. Il en a déduit qu’il fallait sortir du champ diplomatique traditionnel et construire « autre chose ». Et lui, a su inventer autre chose.
La conclusion de Monnet, nourri de toutes ces expériences, est qu’« il y a une méthode pour construire l’Europe, il n’y en a pas deux » ; celle-ci consiste à « créer progressivement entre les hommes d’Europe le plus vaste intérêt commun géré par des institutions communes démocratiques auxquelles est déléguée la souveraineté nécessaire ».
Voilà ce qu’est, au sens large, la méthode Monnet : une progression par étapes certes, comme on le dit parfois mais, plus encore, un changement de mentalité qui s’appuie sur des innovations institutionnelles permettant de privilégier l’intérêt commun.
Chacun de ces trois éléments est important :
- les institutions ; elles sont gage de durée et de démocratie. C’est pourquoi nous ne devons pas nous résigner à vivre dans le cadre institutionnel du traité de Nice ; le traité constitutionnel constitue un progrès à préserver, sous une forme ou sous une autre ; même pour mener à bien de modestes projets, il faut que les institutions travaillent correctement ;
- l’intérêt commun : c’ est le concept clé de l’Europe communautaire ; les hommes et les femmes d’Europe partagent un intérêt commun, supérieur à celui de leurs Etats pris isolément ; l’Europe, ce ne sont pas des négociations de bazar, c’est la recherche de solutions par des personnes qui partagent un même destin.
- un changement de mentalité : le refus du nationalisme, l’acceptation de la cohabitation des « grands » pays et des « petits » pays, le sens du compromis, la recherche de la confiance ; sans ces ingrédients invisibles, les institutions ne peuvent fonctionner, ni l’intérêt commun émerger.
A ce changement de mentalité, les Européens, tous les Européens – qu’ils soient fondateurs, anciens, nouveaux - ne se sont pas suffisamment attelés : « faire l’Europe » exige de penser et d’agir différemment : qui raisonne encore en termes d’intérêt commun ? Qui regarde le monde sans œillères nationales ? Qui prend le temps de créer la confiance en amont des décisions et d’expliquer en aval ? Vertu de compréhension et sens du sacrifice disait Spaak, à juste titre, pour résumer les qualités requises dans la Communauté.
Ces dernières années, nous avons régressé : la faiblesse du dialogue franco-allemand avant le sommet de Nice et, de nouveau, depuis mai 2005, prive l’Europe d’une force d’impulsion irremplaçable. En la matière, il y a beaucoup de croyants, peu de pratiquants.
La gestion arrogante de la question des frontières, sans réflexion publique ni débat, prive les citoyens de repères ; un nationalisme larvé pousse à chercher des instruments de blocage au lieu de faciliter le votre majoritaire. Et, par-dessus le marché, un certain protectionnisme économique a refait surface.
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Si Monnet est mort, alors qui l’a tué ?
Est-ce la faute à Monnet si l’Europe a dérivé ? Ou à ceux qui, depuis son décès (en 1979), ont eu l’Europe en mains ? De grandes choses ont été accomplies mais, à ce stade de l’intégration européenne, il faut redonner un élan : pour ne prendre qu’un exemple, l’Euro sans coordination plus poussée des économies, sans croissance, ne sera pas viable. Dans d’autres domaines, attendre pour agir ensemble ne fait qu’accroître les problèmes : on le voit chaque jour en matière d’immigration, de coopération policière ou de politique énergétique.
Ceux qui, durant cette période ont été aux commandes, ne sont pas fondés aujourd’hui, à s’exonérer de leurs responsabilités.
Des promesses, nos gouvernants en ont fait et en font encore à la pelle : stabiliser et démocratiser la Turquie et les Balkans ; donner du travail à 15 millions de chômeurs ; faire de l’Europe « la zone la plus compétitive du monde » ; mener une politique étrangère et de sécurité « commune »… Les soirs de sommet européen, le citoyen téléspectateur entend des annonces qui, une fois les lampions éteints, ne sont plus suivies d’effet …
Ceux qui nous gouvernent, le plus souvent, se trompent de méthode. Ils disent qu’ils font l’Europe et ne la font pas. Ils pratiquent leurs petits arrangements entre gouvernements, en disant de cette coopération - dont Monnet n’a pas voulu en son temps - « c’est l’Europe » ; au jeu de l’oie, cela s’appelle retourner à la case départ.
Rien, dans la situation actuelle, ne doit nous désespérer.
Nos aînés nous ont légué une extraordinaire innovation. Aussi longtemps que leur méthode de coopération a été correctement appliquée, en matière de commerce, de monnaie, de concurrence, elle a fait ses preuves. L’Europe existe. Depuis que nous nous en sommes éloignés, l’intégration marque le pas.
Les difficultés actuelles sont donc passagères et réversibles : il suffira de se remettre enfin à faire l’Europe sérieusement pour que l’élan revienne.
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