| Sylvie Goulard a les idées
claires et la plume alerte. Elle l'a montré en publiant il y a
deux ans un brillant pamphlet contre l'adhésion de la Turquie à
l'Union européenne (Le Grand Turc et la République de Venise,
Fayard, 2005). Cette ancienne collaboratrice de Romano Prodi à
la Commission européenne, énarque en congé du ministère
des affaires étrangères, a conquis entre-temps, en décembre
2006, la présidence du Mouvement européen France, évinçant
l'ancien ministre socialiste Pierre Moscovici.
Elle n'a rien perdu de son ardeur combative et le prouve en dénonçant
sans ménagements, dans son nouveau livre, les dérives d'une
Union européenne qui a oublié les enseignements de ses fondateurs
et mis ainsi son avenir en péril.
Les Pères fondateurs - Jean Monnet, Robert Schuman, Paul-Henry
Spaak, entre autres - ont créé la Communauté européenne,
explique-t-elle, en imposant l'idée d'un intérêt commun,
supérieur aux intérêts de chaque pays, et en mettant
en place une méthode originale, dite communautaire, en rupture
avec la "raison d'Etat" des diplomates. A la négociation
traditionnelle entre des Etats souverains, ils ont substitué une
coopération d'une autre nature, favorisée par des institutions
communes et par une mentalité nouvelle, hostile au nationalisme.
C'est cette méthode qui a permis, selon l'auteur, les succès
de la construction européenne : une politique de concurrence assez
forte pour empêcher en 2001 la fusion de deux entreprises américaines,
General Electric et Honeywell, une politique commerciale assez solide
pour susciter le respect des Etats-Unis, une politique monétaire
assez efficace pour rencontrer "la confiance des investisseurs et
des banques centrales étrangères". Pour Sylvie Goulard,
"la leçon est claire et, dans le fond, tout à fait
logique : l'Europe est crédible si l'action d'un organe européen
(la Commission, un commissaire, la Banque centrale), identifiable par
les tiers, remplace celle, désordonnée, de gouvernements
dispersés, accrochés à leur veto".
Pourtant, dit-elle, la leçon des fondateurs n'a pas été
retenue. A relire leurs écrits, on se persuade que l'Union "est
retombée dans l'ornière même dont ils ont voulu sortir
l'Europe". En voici deux exemples. La stratégie de Lisbonne,
qui est censée créer en Europe "l'économie de
la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde",
repose sur la simple définition de lignes directrices qui autorisent
chaque pays à faire "ce qu'il veut ou ce qu'il peut".
Quant à la politique étrangère, elle sacrifie l'efficacité
"au maintien des prérogatives des Etats". Bref, le "changement
de mentalité" n'a pas eu lieu.
On voit le résultat. La stratégie de Lisbonne est un échec,
la diplomatie européenne ne fait pas le poids. L'Europe recule
au lieu d'avancer. "Les vieux schémas de pensée refont
surface", déplore Sylvie Goulard. Rares sont les hommes politiques,
selon elle, "qui pensent et agissent en Européens". Le
nationalisme revient en force : "plus personne ne se sent responsable
de l'intérêt commun". La France, ajoute-t-elle, porte
une responsabilité particulière dans ce "dévoiement",
en raison de son attitude ambiguë envers l'Europe, de l'excès
de son antilibéralisme, de sa tendance à "jouer perso".
Le coq gaulois a trop souvent détourné la perle communautaire,
conclut-elle en référence au titre de son ouvrage.
La conviction de Sylvie Goulard est communicative et ses arguments touchent
juste. On lui objectera que la méthode communautaire, dont elle
fait l'arme absolue de la construction européenne, est quelquefois
difficile à appliquer, notamment en politique étrangère.
Elle répondra, à juste titre, qu'elle refuse le piège
du "maximalisme", mais qu'elle combat surtout la résignation
des tièdes. De ce point de vue, son livre est un appel à
l'action.
Thomas Ferenczi
Article paru dans l'édition du 14.02.07
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